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Le tourisme peut-il vraiment aider les pays pauvres ? Dr Christine PLUSS - Groupe de travail tourisme et développement, Bâle, Suisse
Questions clés
1) Le tourisme comme instrument de lutte contre la pauvreté :Changement de paradigmes ou du vieux vin dans des outres neuves ?
La question de savoir si le tourisme peut vraiment aider les pays pauvres n'est pas nouvelle ; je souhaite préalablement vous le faire remarquer en tant qu'historienne. Elle rappelle les débats des années soixante-dix, lorsque le tourisme international prit un essor rapide et que l'on discutait avec passion, au sein d'augustes commissions mondiales ainsi que dans des services nationaux de coopération au développement, afin de déterminer si la promotion du tourisme constituait un moyen valide pour l'aide aux pays en voie de développement. Ce qui est nouveau, c'est plutôt l'urgence avec laquelle la même question se retrouve posée aujourd'hui. Par exemple à l'occasion de la dernière Conférence des Nations Unies sur les Pays les Moins Avancés (PMA) en mai 2001 à Bruxelles, lors de laquelle les PMA ont été exhortés à instaurer un climat propice à la promotion du tourisme, et où dans le même temps un engagement renforcé de moyens provenant de l'aide au développement a été demandé au profit du tourisme.
Je ne vois d'ailleurs aucun changement de paradigmes non plus au sein de la politique économique et financière internationale. Car le tourisme est déjà encouragé grâce à des fonds considérables comme ceux de l'aide multilatérale. C'est ainsi que l'Union Européenne a établi d'importants programmes de promotion du tourisme chiffrés à plusieurs millions d'euros. La Banque mondiale et ses filiales octroient une aide dédiée à des projets de tourisme dans soixante pays.
Nombre de pays d'accueil de par le monde ont quant à eux entrepris de gros efforts ces dernières années pour créer un climat propice au tourisme.
Ces efforts sont soumis à un risque d'endettement important, notamment dans ce qu'on appelle communément les pays en voie de développement.
Depuis la crise de l'endettement au début des années quatre-vingt, la promotion du tourisme comme secteur d'exportation ou pourvoyeur de devises étrangères est par ailleurs souvent un élément essentiel des mesures d'ajustement structurel qui se trouvent être prescrites par le Fonds monétaire international (FMI) aux pays pauvres et très endettés. Bien davantage que les nouveaux sons de cloche entendus lors de la dernière Conférence des NU sur les PMA, ce sont la renommée de pourvoyeur de devises étrangères, soutenue depuis des années par des sommités, et la perspective de création d'emplois qui ont fait du tourisme un vecteur d'espoir dans l'ensemble des pays et régions pauvres du monde durant ces dernières années.
Les pays d'accueil, notamment beaucoup de pays en voie de développement aussi, ont encouragé le secteur du tourisme grâce à toute une série de mesures au fil des années. Parmi celles-ci, d'importantes dérégulations et libéralisations dans ce secteur déjà très largement libéralisé. C'est ainsi qu'à l'issue de l'Uruguay-Round du GATT en 1994, lorsque des services furent inclus une première fois dans les accords de libre-échange, la grande majorité des pays du monde s'est explicitement engagée à de nouvelles obligations de libéralisation de grande portée dans le tourisme ou secteurs assimilés. Et avant même que les effets de toutes ces libéralisations sur les pays d'accueil - sur leur économie nationale et l'amélioration des conditions de vie des couches de populations les plus pauvres et défavorisées dans les régions cibles - soient effectivement évalués, c'est avec zèle que l'on négocie déjà la réduction des barrières commerciales dans le tourisme.
Ces actions d'encouragement ciblées ont contribué au moins autant que la demande croissante de la clientèle de voyage à ce que le tourisme devienne ces dernières années le secteur économique le plus important du monde, tel qu'il a pu comptabiliser une croissance remarquable notamment dans les pays en voie de développement. La formule selon laquelle le tourisme doit pouvoir aider les pays pauvres est donc employée depuis des années dans le monde entier. Avec quel succès ? Les opinions diffèrent largement à ce propos, même auprès des ONG d'ailleurs, en fonction du point de vue, de ce que lon tend à démontrer et des intérêts.
Dans l'optique d'une ONG qui sonde le tourisme depuis bientôt 25 ans du point de vue de la politique de développement et qui s'appuie en outre sur un large réseau de personnes, de groupes locaux et d'initiatives consacrées aux droits de l'Homme au Sud comme au Nord, nous souhaitons préciser la question posée au début et assortir les explications supplémentaires aux observations suivantes :
- A quel prix le tourisme peut-il aider les pays pauvres ?
- Qui en profite ?
- Et qui paye ?
2) Des réussites dans les pays les plus pauvres du monde :
A quelles conditions ?
L'avancée vers le tourisme lors de la troisième Conférence des PMA en mai dernier repose sur les préparations de l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) et de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Un rapport très instructif comprenant des recommandations pour un programme d'actions démontre que le tourisme fait partie des « pourvoyeurs de devises étrangères » les plus importants dans 18 des 49 PMA. Les PMA dans leur ensemble n'ont qu'une part de 0,8 % au tourisme mondial, et pourtant, leurs recettes issues du tourisme ont doublé en seulement six ans jusqu'à 2,2 milliards de dollars US. En guise de résultat de leur développement touristique réussi, le Cap-Vert, les Maldives, Samoa et Vanuatu auraient rapproché le seuil de dépassement de leur statut de PMA. Il s'agit d'un bilan réussi qui alimente les espoirs que fait naître le tourisme comme moyen de lutte contre la pauvreté.
Non pas tous, mais un nombre remarquable des PMA présentant un bilan réussi en matière de tourisme sont de petits états insulaires éloignés, aux populations réduites et dont les diverses opportunités de développement sont restreintes. Tant mieux si le tourisme y marche bien ! Par exemple les Maldives, que je connais bien pour les avoir étudiées. J'y ai travaillé pendant plus de deux ans comme guide touristique au début des années quatre- vingt et réalisé des observations sur le terrain pour ma thèse. Les Maldives possèdent des sites d'une exceptionnelle beauté, quiconque y a déjà fait de la plongée ne pourra que le confirmer. A l'instar de beaucoup d'autres nations insulaires, elles n'ont qu'une population très réduite. Et les Maldives sont traditionnellement gouvernées par une élite très minoritaire, mais qui souvent a reçu une formation généralement excellente à l'étranger. Si vous avez été amené à travailler concrètement dans le tourisme aux Maldives, vous savez à quel point les négociations en matière de prix, de capacité de lits et de privilèges se déroulent difficilement. Ce sont des conditions socio-économiques et culturelles, de même que démographiques et écologiques qui auraient dû être absolument approfondies et traitées dans le rapport de préparation à la Conférence des PMA.
Car elles sont un « capital de lancement » tout à fait essentiel. Quelles sont les chances des pays relatives au tourisme qui n'ont pas un tel « capital de lancement » ? Il faudrait par conséquent leur proposer d'autres mesures de promotion pour qu'ils puissent également connaître le succès en matière de tourisme. Mais il n'en est pas fait mention dans le programme d'actions proposé.
Malgré tous les atouts qui se trouvent sur place, les représentants gouvernementaux des Maldives ne peuvent empêcher que leur paradis composé d'atolls exceptionnels soit menacé et déjà détérioré par la dégradation locale de l'environnement due au tourisme et particulièrement au réchauffement climatique mondial. Bien au contraire, le président des Maldives Maumoon Abdul Gayoom a été une des premières voix alarmantes qui dès le milieu des années quatre-vingt se sont élevées pour rendre l'opinion publique attentive au danger imminent de l'effet de serre sur les îles basses. Si les îles lointaines continuent de développer le tourisme, ainsi que le bilan à succès des PMA les y incite, comme unique perspective, elles scient allègrement la branche sur laquelle elles sont assises : car les touristes sont tous convoyés par jet, alors qu'il est de notoriété publique aujourd'hui que le transport aérien est l'ennemi du climat numéro un parmi les modes de transport et concourt de façon décisive au réchauffement mondial. Ici de même, il est inquiétant que le programme d'actions pour le tourisme à l'adresse de la Conférence de PMA soit si peu cohérent dans sa présentation destinée aux instances de décisions politiques et économiques. Le rapport de préparation évoque bien le réchauffement climatique et ses conséquences pour les îles basses, tout en observant de manière instructive et détaillée toute une série de points faibles et de dangers liés au développement touristique dans les pays pauvres : dépendance en cas de crise, fuite des devises, positionnement du marché dans la compétitivité internationale, capacité de survie des petits fournisseurs locaux parmi beaucoup d'autres choses comme précisément les dégradations environnementales et destructions écologiques par le tourisme. Mais comme il est souvent le cas dans ce genre de processus internationaux, ces observations ne trouvent aucun écho adéquat dans les recommandations déterminantes faites aux décisionnaires responsables.
Si l'on s'attache à ne considérer que les données économiques, on en vient à des affirmations parfois déplorables : ainsi, la Birmanie - ou le Myanmar comme les généraux au pouvoir ont rebaptisé le pays - a été mentionnée pour ses « performances » dans le tourisme. Pour l'aménagement des infrastructures touristiques, des dizaines de milliers de gens ont été réquisitionnés aux travaux forcés dans tout le pays ; un bien plus grand nombre de personnes ont été déplacées de force afin de créer de la place à de nouveaux équipements touristiques et quartiers d'affaires. Ce sont des atteintes aux droits de l'Homme telles qu'elles n'ont sans doute jamais été commises à cette échelle en relation au tourisme. Et celles-ci se trouvent à plusieurs reprises étayées, entre autres par les enquêtes sur les travaux forcés de l'Organisation internationale du Travail (OIT) qui l'année dernière a pris les mesures les plus sévères de son histoire à l'encontre de la junte militaire birmane. Pendant des années, la dictature militaire a rendu le pays complètement exsangue, la situation de la population en Birmanie est aujourd'hui absolument catastrophique et alarmante. Il ne peut être question ici de lutte contre la pauvreté par le tourisme. Il semble bien plus cynique d'assimiler la Birmanie à une performance touristique et de parler en même temps d'éthique dans le tourisme.
3) Changement de perspective :Des pays les plus pauvres aux pays à la pauvreté le plus répandue parmi les populations
Imaginez à quelles recommandations la 3 ème Conférence des PMA aurait conclu si elle s'était appuyée sur la présentation suivante, telle qu'elle a été établie à la demande de l'Institut britannique de coopération au développement (IIED-International Institute for Environment and Development, ODI-Overseas Development Institute) : (Tabelle Deloitte&Touche, 1999)
Approximativement 1,3 milliards d'êtres humains dans le monde vivent aujourd'hui dans une pauvreté extrême, c'est-à-dire avec moins de 1 dollar US par jour. 80 % parmi eux vivent dans seulement 13 pays (Inde, Chine, Bangladesh, Kenya, Pakistan, Indonésie, Népal, Nigeria, Ethiopie, Brésil, Pérou, Philippines, Mexique). Dix de ces pays ont à leur actif un secteur du tourisme important (plus de 2 % du PIB ou 5 % des exportations), qui par ailleurs a augmenté de manière significative ces dernières années. La formule classique de la promotion du tourisme n'a ici manifestement pas contribué à la lutte contre la pauvreté.
4) Le fossé entre riches et pauvres s'agrandit dans le monde entier - malgré la croissance économique et touristique.Le tourisme est aujourd'hui non seulement réputé être le plus important secteur économique et employeur du monde ; grâce à ses taux de croissance qui dépassent la moyenne depuis quelques années, il est considéré comme un moteur de développement et l'un des secteurs pionniers de la mondialisation. Nous ne pouvons donc pas continuer de faire comme si le tourisme représentait une nouvelle perspective. Et puisque nous en sommes à parler ici de pauvreté, nous ne pouvons pas négliger le fait que 60 pays du monde se soient paupérisés de manière constante depuis 1980 malgré la croissance économique au niveau mondial. J'aimerais illustrer cela à l'aide d'un exemple un peu simplifié mais intelligible sur la situation actuelle de la pauvreté - la pauvreté des populations humaines dans le monde, telle que nous l'observons en tant quONG : (photo : Le monde comme village)
Je ne vous demanderai pas s'il vous plairait de vivre dans ce village. Car vous vivez dans ce village et vous voyagez dans ce village. Depuis le 11 septembre dernier, nous avons tous compris de façon spectaculaire à quel point l'injustice sociale est explosive dans le monde. Est-ce que le choc mènera à un climat nouveau, plus ouvert et solidaire d'une coopération mondiale, où la lutte contre la pauvreté et l'application d'un développement durable seront enfin prises au sérieux ?
Le tourisme a besoin de paix et de sûreté sociale, c'est ce que ces dernières semaines ont également démontré à nouveau de manière spectaculaire.
La politique et l'industrie touristiques sont désormais appelées à apporter la contribution qui réponde à leur position et rôle de premier ordre au sein de l'économie mondiale. Il y va de leur propre intérêt vital de s'engager contre l'injustice sociale à un niveau mondial et local, comme il y va de leur intérêt - reconnu depuis longtemps - d'exploiter les ressources naturelles avec ménagement et de conserver une base d'existence à travers un environnement vivable - aussi pour leur avenir propre.
Ce qu'il faut pour cela a de fait été dit presque partout et depuis longtemps. C'est ainsi que la Banque mondiale a étayé depuis longtemps, à partir de données empiriques venant d'autres secteurs, ce que nous démontrent également les données sur la croissance impressionnante du tourisme : la croissance économique est certainement nécessaire afin de combattre la pauvreté, mais la croissance économique ne suffit pas à elle seule. Il faut des mesures d'accompagnement qui agissent de façon ciblée sur la diminution de l'injustice sociale. A partir de ce constat, la Banque mondiale a institué les stratégies « Pro Poor Sustainable Growth ». Or il n'y en a même pas la moindre trace dans les recommandations pour le tourisme des dernières Conférences des PMA, dans lesquelles on mise avant tout et avec tous les moyens sur une croissance continue du tourisme.
Le tourisme se trouve aujourd'hui, à la suite du 11 septembre, dans une crise déjà presque historique. Cela serait l'occasion d'un changement en vue de s'engager activement pour davantage de justice sociale dans le tourisme au niveau mondial et local. Cependant, de nouveaux fonds de développement massifs, procédant en premier lieu de l'argent du contribuable, sont effectivement destinés à stimuler les affaires notamment dans le secteur privé. Pour revenir le plus vite possible aux anciens taux de croissance, les destinations touristiques de par le monde proposent déjà de nouvelles remises, également réclamées aux grands tours-opérateurs à l'occasion de négociations supplémentaires. La compétitivité mondiale continue ainsi de se renforcer. Les pays d'accueil dans le monde qui ont des hôtels, plages et attractions similaires à proposer, ont le bras nettement moins long dans ces négociations et sont montés les uns contre les autres par les firmes touristiques d'envergure transnationale en ce qui concerne les offres les plus avantageuses.
David Diaz Benavides de la CNUCED a mis en évidence toute une série de ces pratiques de compétition injuste de la part des grands groupes touristiques dans son rapport pour le compte du séminaire de lOCDE qui sest tenu en mars dernier à Berlin et en est même venu à conclure que dans certains cas, les pays d'accueil pauvres subventionnent les touristes riches. Font partie de ces subventions occultes de la part des pays d'accueil toutes les mesures d'amélioration des attractions d'une destination qui sont constamment étendues dans le cadre de cette compétition renforcée.
Comme par exemple les incitations à l'investissement pour investisseurs étrangers avec toute la gamme d'exonérations fiscales et le libre re-transfert des bénéfices etc., qui en fin de compte reviennent très chers aux pays d'accueil. Voici une marge de manoeuvre pour une nouvelle organisation plus équitable des rapports dans le tourisme au profit des pauvres, et la réduction effective de ces promotions suicidaires et subventions dissimulées doivent être citées dans les recommandations du programme d'actions pour le tourisme des PMA - où l'on ne trouve rien de tel jusqu'ici.
5) Démarches positives : Comment le tourisme peut-il aider des populations vivant dans la pauvreté ?Non, je ne continuerai pas à endosser le rôle habituel d'une ONG pour noircir le tableau avec tout ce que le tourisme a encore comme conséquences terribles. Vous pouvez vous documenter sur ce sujet dans suffisamment de textes qui ne procèdent pas du tout uniquement de milieux d'ONG. Je souhaite plutôt présenter quelques exemples dans lesquels le tourisme profite réellement à de larges couches de populations, et indiquer quelles conditions y sont indispensables et à quelles limites le tourisme en tant qu'instrument de lutte contre la pauvreté est confronté.
Depuis des années, nous accompagnons le village de pêcheurs Prainha do Canto Verde au nord-est du Brésil, le coin le plus pauvre, qui a été distingué pour son projet touristique exemplaire par le prix TO-DO! du Studienkreis für Tourismus und Entwiklung allemand. Etant donné la baisse des rendements halieutiques en raison de la surpêche industrielle, les 150 familles du village devaient chercher une source de revenus alternative. Le tourisme était une option, d'autant plus que le village avait à se défendre contre des spéculateurs immobiliers qui voulaient réaliser un projet touristique de grande envergure. Ceci a donné l'élan à un nouveau développement communautaire par la création de coopératives pour la pêche, l'artisanat, le tourisme, etc. - et pour l'éducation. Car le premier investissement consistait à réorganiser les supports didactiques pour l'école et à établir des programmes d'alphabétisation pour adultes. Dans les nouveaux locaux de l'école se sont tenus des séminaires régionaux et même nationaux et internationaux sur les problèmes de la pêche, ce qui a posé les fondements du tourisme. Aujourd'hui, 500 visiteurs viennent chaque année au village, dont 50 de l'étranger ; ils logent à l'auberge ou dans les chambres d'hôte chez l'habitant et sont restaurés tour à tour par les villageoises. Le village ne souhaite pas davantage de visiteurs pour le moment. Les rentrées d'argent ont déjà permis d'instruire un grand nombre de jeunes et de les envoyer en formation à la ville. Mais nous avons récemment reçu l'information inquiétante que le projet est de nouveau menacé par un pôle privé qui revendique le territoire de la communauté pour un projet touristique. La mise en place prudente et la distribution soigneuse des rendements procédant du tourisme ne suffiront pas à la réussite tant que le conflit autour du territoire ne sera pas résolu - et cest là lun des problèmes mondiaux les plus fondamentaux et essentiels quant au développement du tourisme socialement juste de nos jours.
Cet exemple démontre bien que des démarches durables dans le tourisme ne nécessitent nullement des fonds de développement énormes tels qu'ils sont réclamés par les plus hautes instances dans le cadre de l'année de l'écotourisme proclamée pour 2002 par les Nations Unies. Il est d'ailleurs incompréhensible : pourquoi les responsables de la politique et de l'économie ont-ils spécialement déclaré une année sous l'égide des NU pour le concept vague de l'écotourisme - un concept qui en outre est chargé d'erreurs d'appréciation flagrantes comme l'expulsion forcée d'innombrables membres de peuplades indigènes de leurs territoires d'origine dans le but de créer des parcs naturels aux accents « d'écotourisme ». Il serait bien plus prévoyant et prometteur pour l'avenir de consacrer l'an 2002, dix ans après le sommet de la Terre à Rio, de manière exhaustive à l'élaboration d'un développement du tourisme plus favorable à l'environnement et à l'homme.
Les rapports internationaux soulignent sans cesse les opportunités des femmes dans le tourisme. Dans le cadre de nos enquêtes sur les femmes dans le tourisme, nous avons pu rencontrer un grand nombre de personnalités intéressantes qui ont trouvé dans le tourisme un revenu principal ou d'appoint non négligeable - avec des formules Bed & Breakfast, des chambres à la ferme, la commercialisation de produits ou artisanats du terroir, la vente de nourritures etc. Comme c'est souvent le cas dans le tourisme, plusieurs membres d'une même famille et d'autres villageois profitent ainsi de telles entreprises. Cependant, la condition de la réussite de ces entrepreneuses était qu'elles disposaient déjà sans exception d'un « capital initial », que ce soit une maison, une ferme, un terrain ou que se soient des connaissances particulières, des savoir-faire, des langues. Et ceci est vrai notamment pour des femmes de la classe moyenne.
La situation des femmes employées dans le tourisme est différente, sachant qu'elles représentent selon les estimations de l'Organisation Internationale du Travail (OIT) près de 70 % de la main-doeuvre dans le tourisme du monde entier. Elles gagnent en moyenne 20 à 30 % de moins que leurs collègues masculins à emploi égal et sont souvent sans défense et exposées, dans ce secteur des prestations de services individuelles, aux débordements et à l'exploitation sexuelle.
Je ne peux continuer de circonstancier, dans ce cadre, les conditions précaires d'embauche dans le tourisme en général, de même que parler des quelques 13 à 19 millions d'enfants et d'adolescents qui travaillent dans le tourisme et se trouvent exposés non seulement à l'exploitation économique mais également très souvent sexuelle, comme chacun sait (cf. les sources OIT et Travail des enfants dans le tourisme). Ce serait la moindre des choses que tous les responsables du tourisme s'engagent aujourd'hui à respecter les conventions centrales ainsi que les conventions de l'OIT plus spécifiques à la branche. Considérant le fait que les femmes et les enfants dans le monde entier sont touchés plus particulièrement par la pauvreté, il est urgent et indispensable que les responsables du tourisme au niveau de la politique et de l'économie s'efforcent de prendre des mesures pour la défense et l'amélioration des conditions des femmes et des enfants dans le tourisme.
Un regard diversifié sur la lutte ciblée contre la pauvreté par le tourisme est porté actuellement au travers d'exemples de cas soigneusement répertoriés sur tous les continents et dans toutes les configurations touristiques par le service de développement britannique « UK-Department for International Development » (DFID) dont le programme « Pro-Poor Tourism » (PPT) entend attirer l'attention de la Banque mondiale sur ce secteur.
Parmi ces considérations très fournies, je ne peux ici que mentionner succinctement quelques enseignements :
- Il ne suffit pas de créer de nouveaux emplois et des revenus alternatifs dans le tourisme sans que les populations les plus démunies en profitent. Celles-ci ont besoin d'une formation de base et de connaissances spécifiques (langues, savoir-faire, etc.) ainsi que spécifiquement la reconnaissance et consolidation d'initiatives dans le secteur informel afin de rester compétitif dans le tourisme.
- Le tourisme peut bien créer de nouveaux emplois dans des contrées lointaines, mais ses conséquences y sont particulièrement radicales. C'est pourquoi on emploie avantageusement des stratégies ciblées de lutte contre la pauvreté par le tourisme dans des régions où le tourisme se développe déjà.
- Il faut prendre des mesures sur le plan des entreprises et de la politique telles que les réglementations sur les accès à la terre, à l'eau etc., des licences et des investissements, accès à des crédits avantageux pour fournisseurs locaux, formations, aménagement régional, mais par-dessus tout le droit à la consultation et participation de toutes les personnes concernées aux décisions et aux rendements du tourisme.
Tout cela exige de nouvelles formes de collaboration parmi l'ensemble des acteurs du tourisme. Mais nos marges de manoeuvre sont restreintes et les réussites sont très limitées dans l'espace et le temps. C'est pourquoi nous élaborons, dans le cercle de travail Tourisme & Développement en coopération avec Tourism Concern au Royaume-Uni et beaucoup d'autres ONG de par le monde, le concept du « commerce loyal » dans le tourisme, lequel vise une consolidation appliquée des groupes de populations défavorisées dans et par le tourisme au moyen de mesures qui doivent être prises à tous les niveaux décisifs de l'ensemble de la chaîne de rendement du tourisme, surtout pour nous en Suisse en ce qui concerne les consommateurs.
Le travail des ONG est certainement marquant et à maints endroits même de plus en plus influent, spécialement lorsqu'il est question de l'organisation locale du tourisme. Mais les revendications des ONG par rapport au tourisme demeurent, malgré toutes ces prises de conscience, impuissantes aux endroits où il est question des conditions de base internationales du tourisme et où sont prises les décisions capitales à propos de ce qui peut être fait localement. Une intervention affirmée de la part des responsables de la politique et de l'économie à tous les niveaux, particulièrement à celui des conditions de base financières et commerciales, est donc instamment primordiale pour que le tourisme aujourd'hui puisse aider à réduire la pauvreté.
6) Une vue plus optimiste pour conclure :Il est possible de financer la lutte contre la pauvreté - dès aujourd'hui ! (photo dépense de consommation).
Sources :
Cercle de travail Tourisme & Développement, Bâle, informations express (quaterly), www.akte.ch
Ashley, Caroline/ Roe, Dilys/ Goodwin, Harold : Pro-Poor Tourism Strategies : Making Tourism Work for The Poor, Pro-Poor Tourism Report N°1, April 2001, www.propoortourism.org.uk
Deloitte & Touche : Sustainable Tourism and Poverty Elimination : A Report for the Department of International Development, IIED and ODI, April 1999, www.propoortourism.org.uk
Diaz Benavides, David/ UNCTAD: The Sustainability of International Tourism in Developing Countries, Report presented at a Seminar on Tourism Policy and Economic Growth, OECD/OCDE, Berlin 6./7.3.2001
Clearinghouse for Reviewing Ecotourism, N°1-N°17, 2001, www.twnside.org.sg/title/iye.htm
Grütter, Karin/ Plüss, Christine: Merveilleuses perspectives. Les femmes dans le tourisme, éditions Rotpunktverlag 1996
Herz, Wilfried : Le piège du tourisme, in : Die Zeit, août 2001
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Plüss, Christine : Quick Money - Easy Money ? A Report on Child Labour in Tourism, Swiss Agency for Development and Cooperation (SDC), 1999
Plüss, Christine : Ferienglück aus Kinderhänden. Kinderarbeit im Tourismus, Rotpunktverlag 1999
Suresh, K.T. : About the time we rethought Tourism in the GATS, EQUATIONS Bangalore 2001, www.equitabletourism.org
Swiss Agency for Development and Cooperation (SDC): The Challenge of Eliminating World Poverty, May 2000
Tourism Watch 6/2001, www.tourism-watch.org
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UN-LDC III : Programme of Action for the Least Developed Countries für the Decade 2001-2010, Brussels 20.5.2001, UN-LDC III: Outcome of the High-Level Meeting on Tourism and Development in the Least Developed Countries, Gran Canaria, Spain, 26-29 March 2001, www.un.org/events/ldc3/conference/index.html
WWF International : Preliminary Assessment of the Environmental & Social Effects of Liberalisation in Tourism Services, February 2001
World Tourism Organisation (WTO-OMT) : Press Release:Tourism Development Urgend for Poorest Nations, Brussels 17.5.2001, www.world-tourism.org
Ziegler, Jean : Schizophrénie des Nations Unies. Une lutte sans moyens contre la faim dans : Le Monde Diplomatique, novembre 2001
The author
Christine Plüss is an historian living in Basle. She completed her PhD studies in Paris in 1986 with a thesis on tourism in the Maldives. For many years, in addition to her studies and other responsibilities, she worked as a tour guide for Swiss tour operators. Since 1988, she has been a researcher and campaigner at the Arbeitskreis Tourismus & Entwicklung, advocating criticial examination of the many facets of international tourism in very different contexts, with the aim of working towards equitable relations in tourism. Recently she conducted a comprehensive research on child labour in tourism which was published in english by the Swiss Agency for Development and Cooperation (Quick Money Easy Money ? 1999) and in german (Ferienglück aus Kinderhänden, 1999). This project was a continuation of her long involvement with and work on the sex trade in tourism, travelling and Aids, and women and children in the context of tourism. Among other initiatives, Christine Plüss was co-initiator and organiser of the Swiss Campaign Against Child Prostitution in 1991 ; in 1996 she co-edited a book on Women and Gender in Tourism (Herrliche Aussichten !)