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Dynamiques touristiques et aspirations humaines
La dimension sociale du développement durable du tourisme

Prof. Peter KELLER - Président du Comité Scientifique des Sommets du Tourisme

 

La dimension sociale du développement durable

L’enjeu du cycle de conférences des Sommets du tourisme est d’analyser, de conceptualiser et d’opérationaliser tous les aspects du développement durable du tourisme. Le Comité scientifique est conscient qu’il a pris un certain risque en vous proposant de débattre cette année des aspects humains et sociaux du développement durable du tourisme. Parler de ces aspects va à l’encontre de l’économisme qui domine le débat touristique. Réfléchir sur certaines conséquences du tourisme international nous rapproche des discussions anti-mondialistes.

Mais il existe un déficit dans le domaine de la conceptualisation et de l’opérationalisation des aspects sociaux du développement durable, un déficit que nous voulons combler, du moins pour le domaine du tourisme. D’autant plus que nous sommes d’avis que l’équilibre écologique et le maintien d’une croissance optimale, deux questions soulevées aux deux premiers Sommets du tourisme, ne sont pas une fin en soi. La mise en valeur de la stratégie politique du développement durable n’a de sens que si un tel développement est mis au service de l’être humain et de la communauté qui le soutient.

La nécessité d’une philosophie sociale appropriée

Comme nous l’avons constaté au début de ce cycle de conférences, le concept de développement durable n’est pas harmonieux. Il laisse en suspens des conflits d’intérêts importants entre les objectifs écologiques, économiques et sociaux. On voit mal comment on peut éviter le gaspillage, diminuer la pollution, assurer une croissance soutenue et un bien-être pour une population mondiale toujours croissante.

Si l’on veut résoudre ou du moins réduire ces conflits, il est indispensable de se fier à des valeurs telles que la justice et la légitimité, et non pas au pouvoir du plus fort. Il n’y a qu’une éthique basée sur la responsabilité commune de tous les acteurs concernés qui permette de trouver des solutions de consensus. Cette éthique présuppose une société civile qui garantisse à tout être humain, par ses normes et ses institutions, de vivre comme citoyen libre et de jouir de l’égalité des droits.

L’apport du tourisme au capital humain et social

Le tourisme dépend largement du progrès socio-économique et du stock de capital humain et social qui existe à l’échelle mondiale ou dans un pays donné. Ce capital peut être mesuré par des indicateurs tels que la liberté individuelle, l’égalité des chances et le niveau de l’éducation dans une société. Il est aussi déterminé par le bien- être matériel, l’état de santé et la sécurité d’une population. Il dépend finalement de l’identité culturelle des communautés et de la capacité d’accepter l’altérité des autres.

Le phénomène touristique contribue à développer le capital humain et social. Le potentiel humain et social du tourisme est important. Le tourisme représente, dans les sociétés développées, la forme la plus populaire du bonheur individuel qui permet de découvrir les dernières libertés dans une société de plus en plus soumise à des réglementations de toute forme. La fugacité des moments de bonheur touristique permet aux êtres humains de mieux supporter les contraintes de la vie de tous les jours. Un célèbre magistrat suisse a dit qu’il faudrait construire davantage de cliniques et d’hôpitaux si l’on ne permettait plus aux gens de partir en vacances. Les appels à la « liberté de voyage » lancés par les citoyens de l’ex-RDA contribuèrent à la fin de leur régime totalitaire.

Dynamiques touristiques et aspirations humaines

Les 3èmes Sommets du tourisme traitent des aspects sociaux du développement touristique sous le titre «Dynamiques touristiques et aspirations humaines». En choisissant ce titre, le Comité scientifique a fait allusion aux contradictions sociales intrinsèques qui surgissent s’il y a opposition entre les besoins touristiques et les aspirations humaines des sociétés résidantes. Les conflits qui en découlent sont connus et souvent bien maîtrisés, notamment par les communautés d’accueil dans les pays développés.

Pourtant, le processus de mondialisation a augmenté la pression socio-économique sur les sites touristiques. Les nouvelles destinations ont de la peine à s’adapter aux standards de confort et de qualité d’une clientèle internationale qui veut utiliser sans entrave les ressources locales disponibles et profiter au maximum des multiples possibilités offertes par un marché de plus en plus concurrentiel. Il est devenu difficile, dans les sites touristiques traditionnels, de tenir tête à la nouvelle concurrence et, parallèlement, d’être compétitifs sur les marchés internes de facteurs de production, ce qui renforce les mutations socio-économiques locales.

Le rêve d’un tourisme humain et respectueux des valeurs

«Ne laissez personne succomber à la tentation de faire du temps libre une période d’absence de valeurs», a dit Jean-Paul II à la télévision britannique. Cette déclaration du pape pourrait être critiquée par ceux qui comprennent le voyage et le séjour touristiques comme une situation d’exception et de liberté qu’il ne faudrait pas instrumentaliser par une moralisation du comportement du visiteur. On pourrait considérer que le visiteur de plus en plus expérimenté est à même d’être responsable de ses actes et tenir compte de l’altérité de l’autre.

On pourrait penser que les milieux économiques fabriquant des rêves touristiques sont conscients qu’il est dans leur intérêt de mettre au centre de leur préoccupation l’être humain. Un bon accueil n’est pas possible s’il n’y a pas l’interaction avec les clients et si le personnel n’est pas motivé et satisfait. On pourrait donc se fier à la morale du marché qui résulte de l’objectivité de la loi de l’offre et de la demande et sauvegarder un maximum de liberté de commerce et de contrat.

Pourtant, voyager dans un monde qui devient toujours plus petit semble nécessiter certaines règles du jeu pour guider et responsabiliser les acteurs jouissant de la liberté de voyager et de faire des affaires. Le comportement individuel peut avoir des répercussions sociales négatives sans que l’intéressé s’en rende compte.

Le marché n’est pas sans échec. Le Code mondial d’éthique du tourisme propose donc une nouvelle déontologie du développement durable du tourisme. Il s’agit d’un corps de recommandations accompagné d’une procédure de conciliation à l’échelle mondiale. Ce code, discuté au Premier débat à la séance inaugurale, sera d’une grande utilité pour les acteurs concernés à condition que ceux-ci restent responsables de leurs actes et soient amenés à prendre les justes décisions eux-mêmes.

Le tourisme en tant que possibilité de développement

Le tourisme est en fait un mécanisme d’échange entre des pays économiquement pauvres ayant de grandes richesses naturelles et culturelles, d’une part, et des pays riches dont les ménages disposent de budgets suffisants pour faire des voyages internationaux, d’autre part. Cet échange est, au niveau monétaire, en général un transfert de la prospérité des centres vers la périphérie.

Suite au succès économique incontestable que certains pays en développement ont connu ces 25 dernières années dans le développement du tourisme, il y a lieu de se demander aujourd’hui comment ils pourraient encore mieux tirer profit des avantages de leur relative « backwardness » ou du fait qu’ils sont capables de fournir des attractions encore mal connues tout en offrant des produits présentant un rapport prix-prestations intéressant. Il faudra, lors du Deuxième débat de la séance inaugurale, se demander si la communauté internationale doit aider tous les pays pauvres à promouvoir le tourisme international et sous quelles conditions il serait possible de maximiser les effets nets en devises pour ces pays.

L’attrait des sites pour les résidents

Les Tables rondes de Chamonix Mont-Blanc seront entièrement dédiées aux débats sur l’avenir des stations de tourisme existantes et sur leur attractivité pour les résidents. Ce n’est pas le niveau de développement atteint qui décide du succès futur d’un site touristique, mais plutôt la capacité d’innover et de s’adapter en permanence aux nouveaux besoins des visiteurs et aux intérêts changeants des résidents.

C’est pour ces raisons que l’on débattra à Chamonix de la question de savoir comment former les professionnels du tourisme à l’innovation et à la gestion des sites touristiques. Un grand thème à traiter sera la revitalisation de stations existantes offrant des produits ayant atteint la phase de maturité dans leur cycle de vie. Il s’agit de trouver de nouvelles stratégies de développement économique et touristique pour diversifier les structures de l’offre en partant de ce qui existe. Il s’agira aussi de discuter comment on peut améliorer les structures fragmentées de production essentiellement basées sur des petites et moyennes entreprises pour les rendre plus productives et offrir des places de travail plus attrayantes et mieux rémunérées.

On parlera aussi de la qualité de vie des résidents dans les stations très urbanisées comme Chamonix Mont-Blanc.

Ce ne seront pas seulement les experts venant de l’extérieur qui interviendront. Des personnalités vivant sur les lieux vont nous rendre témoignage en analysant par exemple la question de la gestion de la mobilité touristique ; pour de grandes stations comme Chamonix se pose en l’occurrence la question existentielle suivante : peut-on être en même temps une région touristique et une zone de transit ? Cela intéresse aussi les collectivités publiques locales, dont le rôle pour un développement durable tenant compte des intérêts des résidents sera largement discuté. Finalement, on se posera la question des mesures à prendre pour que les stations de tourisme puissent à l’avenir rester attrayantes face à la pression toujours plus marquée des grandes villes et agglomérations qui attirent et monopolisent de plus en plus les meilleures ressources de production.

Permettez-moi pour finir de remercier tous les intervenants d’avoir fait le déplacement à Genève et Chamonix pour débattre avec nous de ces questions cruciales pour l’avenir des pays, des régions et des stations qui dépendent du tourisme.

Source : Keller, P., Dynamiques touristiques et aspirations humaines, Cadre de référence des 3èmes Sommets du tourisme, www.sommets-tourisme.org

 

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