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La commune touristique en tant que laboratoire social et politique Prof. Bernard DEBARBIEUX - Directeur du Laboratoire TEO, Institut de Géographie Alpine, Université de Grenoble, France
Quels sont les groupes sociaux qui aujourd'hui se côtoient dans les lieux touristiques ? Qu'est ce qu'une société locale en région touristique ? Comment concevoir le pouvoir local et la légitimité politique dans ces lieux ? Voici des questions pour lesquelles on pense souvent avoir des réponses toutes faites. Dans les pays industriels ou post-industriels, les réponses les plus communes à ces questions, héritées d'un passé révolu, passablement idéologiques au demeurant, constituent plus de problèmes que des éléments pertinents d'analyse aujourd'hui.
Nous voudrions en faire la démonstration ici en tirant les conséquences de cette analyse en matière de politique locale.
Traditionnellement, on ramène la question des rapports sociaux en station touristique aux relations qu'entretiennent les touristes et les habitants. Ces derniers, longtemps qualifiés d'indigènes ou d'autochtones, étaient essentiellement conçus, conformément à l'étymologie de ces deux termes, en fonction de leur ancrage local et de l'ancienneté de cet ancrage. Les premiers étaient essentiellement considérés comme étant des véhicules de la culture urbaine et de la société des loisirs. Aux premiers donc, le loisir, les revenus et les séjours courts, parfois limités à de simples visites et parfois quelques "mouvements circulaires" comme le suggère la pratique originelle du "tour". Aux seconds, le labeur, la longue durée des générations successives, la sédimentation quasi-géologique sur place, la lente construction des paysages et la patiente élaboration des traditions. Stéréotype contre stéréotype: match nul.
Si cette façon de voir a pu correspondre à une certaine réalité aux premières heures du développement touristique, elle apparaît aujourd'hui de plus en plus caricaturale et obsolète.
Caricatures
En matière de caricature, l'iconographie et l'historiographie des lieux touristiques ont eu leurs heures de gloire. Combien de stéréotypes d'indigènes (le bon sauvage, le fier montagnard, le gardien des traditions, le peuple de peu, etc.) et combien de stéréotypes de touristes ont peuplé les documents plus ou moins promotionnels, plus ou moins analytiques ! Cette caricaturisation de l'autochtone a d'autant mieux prospéré qu'elle contribuait à construire des images et des produits touristiques dont on dit les touristes friands. Cette caricaturisation du touriste a autant servi à définir des produits-types de grande consommation qu'à dénoncer les petites et grands travers de ces usagers éphémères des lieux touristiques. Les stéréotypes ne.sont donc pas seulement une commodité de penser; ils servent à structurer l'activité touristique elle-même. Et en retour, ils ont certainement influencé les relations établies entre les uns et les autres, au risque de fonder les rapports sociaux sur des représentations sociales qui ne conviennent à personne. La défiance que les résidents permanents manifestent à l'égard de la qualification d'"autochtone", la défiance symétrique que les visiteurs manifestent à l'égard de la qualification de "touriste" sont probablement des signes de l'inadéquation de ces représentations binaires et souvent manichéennes.
Dans ce contexte, les relations en question, quand elles sont conçues comme un problème social, assimilent le tourisme ou la culture touristique à un dérangement des sociétés locales.
Obsolescence
L'obsolescence de ces représentations constitue une autre de leurs limites, d'autant plus grave qu'elle perdure. Pour s'en rendre compte, il suffit de les rapprocher des situations sociales et culturelles effectivement observées aujourd'hui. Or qu'observe-t-on aujourd'hui ?
1. Touriste et autochtone rechignent de plus en plus à se reconnaître dans les appellations, on l'a déjà dit. Les expériences et les identités de ceux qui sont désignés par ce genre d'appellations sont sans doute plus complexes que ce que nous apprennent les images stéréotypées. Cela mérite d'aller y voir de plus près.
2. Les pratiques touristiques se différencient énormément au point de compliquer la tâche de ceux qui cherchent à définir la chose. Le modèle de la villégiature, bien commode parce que facile à identifier, est révolu. Les séjours dits touristiques se réduisent, se fractionnent, se multiplient. Ils se distinguent parfois mal, dans leurs motivations et leurs modalités, de l'excursion à la journée, de l'invitation de week-end chez des amis, de la visite de courtoisie à l'aïeul ou au cousin. Certes il y aura toujours des visiteurs venus de loin adeptes du séjour d'une semaine. Mais il s'agit là d'une modalité parmi beaucoup d'autres qui ne doit pas focaliser l'attention. Autrement dit, le touriste n'est plus un et interchangeable. Et d'ailleurs, il souhaite de moins qu'on le considère comme tel.
3. Certains touristes tendent à se muer en habitants. Leurs séjours s'allongent, se répètent ; ils trouvent de plus en plus souvent avantage à devenir propriétaire d'un logement qui abritera ces séjours répétitifs. Et parfois, la résidence troque son statut de "secondaire" pour devenir "primaire". Celui qui fut longtemps comptabilisé comme touriste devient résident officiel, et parfois citoyen de la commune. Ou bien sa résidence, longtemps secondaire, devient principale à la génération suivante ou pour l'occupant suivant. On commence à prendre la mesure de l'importance de ce phénomène dans les régions touristiques les plus proches des grandes agglomérations urbaines (les Alpes, certaines sections des littoraux méditerranéen et atlantique, les moyennes montagnes allemandes, etc.). La réduction du temps de travail en France et la diffusion du travail à domicile dans beaucoup de pays européens y sont pour quelque chose.
4. De leur côté, les populations locales, longtemps conçus comme homogènes, se peuplent de groupes très dissemblables : on y croise des familles que l'on dit encore parfois de souche locale, comme si leur identité se résumait dans cette métaphore de l'enracinement séculaire ; on y rencontre de nouveaux résidents venus chasser travail et salaires, en un mot tirer profit de.l'intense circulation monétaire qui caractérise ce type de lieux; et il y a ceux qui sont simplement venus demeurer dans ces terres d'élections découvertes quand ils étaient touristes.
5. Ajoutons à cela que désormais, les "indigènes" d'ici deviennent, le moment venu, des touristes là-bas; alors, les rôles s'inversent et les citadins, Parisiens sur les bords de Seine, Romains sur leurs terrasses, deviennent les figurants involontaires des clichés touristiques de ceux qu'ils avaient eux-mêmes cliché peu auparavant.
En résumé, les pratiques habitantes et récréatives se diversifient, tout comme les identités de ceux qui s'y adonnent. Dans ces conditions, le lieu touristique n'est plus le lieu simple que l'on s'est plu à imaginer, le lieu simple où se côtoient des sédentaires enracinés et des nomades pressés et fortunés. Le lieu touristique est devenu un milieu social complexe, un laboratoire où se côtoient de façon complexe des identités et des mobilités multiples, des manières variées de conjuguer le travail et le loisir, le primaire et le secondaire. Ceux qui endossent méticuleusement les rôles imaginaires du touriste et de l'indigène sont de moins en moins nombreux. Les différences s'estompent; les nuances s'aiguisent. Aujourd'hui, on y est plus ou moins habitant, plus ou moins provisoire, plus ou moins primaire, plus ou moins secondaire, plus ou moins légitime, plus ou moins intrus.
J'en conclus qu'il est peut-être temps de repenser nos identités collectives et nos rôles sociaux au vu de ces pratiques touristiques, professionnelles et résidentielles qui sont en plein bouleversement. Plus généralement, je pense que ce qui s'observe dans et autour des pratiques touristiques n'est qu'une manifestation parmi d'autres de transformations plus profondes et plus fondamentales qui concernent l'ensemble de nos sociétés. Mais la nature même des lieux et des activités touristiques autorise d'y voir un lieu propice à ce genre de manifestations et donc un laboratoire propice à leur observation et à leur analyse.
Vivre ensemble, désigner des représentants
L'analyse qui précède a de très nombreuses implications. On s'intéressera ici aux implications politiques puisque tel est le thème de cette table ronde.
En France comme dans quantité d'autres pays démocratiques, les membres des conseils municipaux, le maire en particulier, sont élus par leurs concitoyens. Les définitions et les critères varient d'un pays à l'autre; mais généralement, le critère récurrent est celui de la résidence. Mais quand les statuts et les motifs de résidence des uns et des autres se sont diversifiés, quand les images se sont brouillées, le sens de sa délégation s'est compliqué. Le maire d'une commune touristique et ses conseillers sont élus par un électorat d'autant plus hétéroclite que la commune est anciennement touristique et de grande taille. L'électorat agglomère les descendants de familles anciennement installées, de nouveaux venus et des résidents secondaires de diverses nationalités.
L'élection d'un conseil municipal d'une commune touristique n'est plus tant aujourd'hui une histoire de familles, celles qui peuvent revendiquer des droits de l'autochtonie à la manière des Inuits du Nunawuk ou des aborigènes australiens. Une liste électorale qui viserait ce seul électorat et s'appuierait sur la seule légitimité de la longue durée des ancrages locaux est d'autant plus vouée à l'échec que la commune est touristique.
L'élection d'un conseil est de moins en moins une histoire de familles, de clans parfois, et de plus en plus une histoire de lieux et de personnes qui ont des rapports très différents au lieu : pour certains, ce lieu est celui du patrimoine et de la mémoire familiale; pour d'autres, celui.du loisir et du cadre de vie ; pour d'autres encore, celui d'opportunités économiques et financières. C'est désormais un défi auquel sont confrontés quantité de municipalités : se confronter à la diversité croissante des rapports que les résidents entretiennent avec le lieu de leur domiciliation civique.
De nouvelles façons de concevoir le "bien commun" et le rôle des municipalités
Les nouvelles sociétés des communes touristiques gagneraient sans doute, pour faire véritablement société, à travailler à l'identification des nouveaux "biens communs" qui sont les leurs. Ce bien commun ne peut être exclusivement conçu sur le mode patrimonial : le vrai patrimoine collectif, celui qui suppose une expérience d'un passé et d'une mémoire vécue par tous, ne peut être que l'apanage des descendants des familles les plus anciennes. Si l'intérêt dont témoignent parfois les nouveaux venus pour ce patrimoine hérité est manifeste, il reste pour eux une abstraction qui ne les inscrit pas pleinement dans ces sociétés locales dont ils restent des spectateurs. Ce bien commun ne peut pas non plus être exclusivement conçu sur le mode de la ressource valorisée par les entreprises puisqu'un nombre croissant de résidents (les retraités d'installation récente, les résidents qui travaillent dans les villes voisines, etc.) ne sont pas des acteurs de ce système économique locale. Le bien commun véritable réside dans l'environnement, le cadre de vie, le paysage qui est le contexte partagé de la vie des résidents.
C'est à mon avis pour cette raison que les élus locaux ont intérêt à concevoir de plus en plus leur rôle comme étant de nature territorial. Les compétences qui leur sont reconnues par les textes législatifs et administratifs portent sur un territoire clairement circonscrit. Leurs électeurs sont les résidents de ce même territoire. Et ce même territoire est ce que les résidents partagent le plus naturellement. Les municipalités ont donc intérêt à cultiver ce rôle essentiellement territorial qui est le leur et à acquérir un éventail croissant d'aptitudes territoriales.
Cultiver les aptitudes territoriales des municipalités des communes touristiques
Les aptitudes territoriales des municipalités des communes touristiques sont de trois types.
Elles portent sur :
1. la mise en place ou l'optimisation d'un environnement économique favorable aux entreprises.
2. la mise en place ou l'optimisation d'instruments, de lieux et de moments d'échange social . Il s'agit ici de faire en sorte que les différents groupes sociaux qui composent leur électorat, mais aussi les visiteurs de passage, puissent échanger entre eux, puisse collaborer le cas échéant dans des projets collectifs.
3. la mise en place et la gestion d'instruments de gestion fonctionnelle du territoire. L'urbanisme, l'équipement, les infrastructures routières, les établissements scolaires sont autant de modalités concrètes de cette gestion. Ils relèvent traditionnellement des missions et des aptitudes des municipalités en Europe.
4. la gestion des paysages et de l'environnement naturel et du cadre de vie. L'intérêt des municipalités pour ces questions est croissant depuis des décennies en Europe. Les communes touristiques sont plus concernées encore que les autres par cette dimension de l'action qu'il.s'agit là de ressources touristiques et de plus-value résidentielle pour beaucoup de groupes au bien-être desquels elles doivent contribuer. De plus, pour les familles les plus anciennement établies, le paysage a une véritable valeur patrimoniale.
Ces aptitudes correspondent à autant de compétences généralement reconnues aux collectivités locales en Europe. Mais jusqu'à présent elles sont très inégalement développées en raison de l'intérêt très inégal que les municipalités leur ont porté. Toutes ensemble, elles peuvent faire du territoire de la commune touristique, de ses ressources matérielles et symboliques, des valeurs qui y sont attachées, le référent principal de l'action politique locale et le référent légitime de cette action dans la mesure où il concerne tous les résidents quelles que soient leurs caractéristiques sociales. Il revient ensuite à chaque groupe social de concevoir, en le singularisant, le type de rapport, le type de significations, qu'il établit avec ce territoire.