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L’itinérance : une voie à suivre pour un tourisme humain et compétitif

Alexandre MIGNOTTE - Association Grande Traversée des Alpes, Université de Genève, Suisse

 

Suite aux rencontres de la CAFI (Conférence des Alpes Franco-Italiennes) du 22 septembre 2005 à Valloire, Alexandre Mignotte (Association Grande Traversée des Alpes), présente « Itinérances et réseaux, des modes de tourisme adaptés aux Alpes Franco-Italiennes ».

L’organisation de cette journée est donc le fruit d’un partenariat entre la GTA, la Mission Développement Prospective de Savoie et la CAFI.

Quelques mots tout d’abord sur ces deux dernières structures.

La Mission Développement Prospective (MDP) de Savoie est un organisme de conseil auprès des collectivités savoyardes et plus largement des Alpes, dans le domaine du développement territorial.
Très engagée dans les démarches de coopération transfrontalière, elle participe à l'élaboration du schéma interrégional de massif des Alpes et au projet de coopération métropolitaine du Sillon Alpin. La MDP conduit également une démarche prospective sur la Savoie (Savoie 2020) ainsi que le projet d'agglomération de Chambéry-métropole.
Dans le domaine de la valorisation touristique, la MDP anime le projet "Sentinelles des Alpes" qui fut présenté à Valloire.

L’Association de la Conférence Alpine Franco Italienne a été fondée en 2000 par les départements français des Alpes Maritimes, des Alpes de Haute-Provence, des Hautes-Alpes, de l’Isère, de la Savoie et de la Haute-Savoie, associés aux provinces italiennes d’Imperia, Cuneo et Torino, et à la Région Autonome du Val d’Aoste. La CAFI est un outil visant à rendre opérationnelle une politique de coopération transfrontalière mise en place à partir des années 90.
L’association s’investit dans des programmes d’intérêts collectifs divers et pour la construction d’une identité culturelle, économique et sociale commune de part et d’autre de la frontière franco-italienne.
En complément d’efforts jusque-là centrés sur la thématique des transports (et notamment sur la liaison Lyon-Turin) ou sur la question des outils juridiques de la coopération transfrontalière, la CAFI a développé ses actions et ses compétences sur la question du tourisme, et notamment sur la question du tourisme d’itinérance, en écho direct avec la symbolique du voyageur, de l’itinérant, du passeur de frontière, cette frontière qui constitue la raison d’exister de la CAFI.

Les expériences présentées à Valloire ont montré combien l’itinérance, et notamment l’itinérance touristique nécessite des infrastructures, des équipements, plus ou moins lourds et couteux et donc des moyens, de l’espace et du temps.
Le cœur de la thématique de la journée était donc bien au croisement de tous ces termes.

Je ne peux ni ne souhaite vous faire ici un résumé de chacun des projets présentés malgré leur grande qualité. L’exercice de la synthèse ne tient de plus pas en cela, il me semble.
Mais si une synthèse de cette journée devait être proposée, je rappellerais deux questions essentielles pour tenter d’y parvenir :

  • a-t-on bien parlé de tourisme, d’itinérance, de réseaux ?
  • a-t-on répondu à l’idée (préétablie) qu’il y a derrière cela des modes de tourisme adaptés aux Alpes Franco-Italiennes ?

En somme, et dans l’esprit de l’intervention introductive qu’avait réalisé M. Fouquet : « De quoi parlons-nous ? ».

Pour reprendre ma première question, oui, indéniablement, il a été question de tourisme, d’itinérance et de réseaux.

  • qu’il s’agisse du tour du Mont Thabor entre Savoie, Hautes-Alpes et Italie, de la Route de l’art contemporain dans les Apes de Haute Provence, de la Route des Pyrénées, du patrimoine fortifié du projet « Sentinelles des Alpes », de l’incontournable (surtout ici) tour du Mont Blanc, ou de la Via Alpina, chaque projet, chacun à sa manière, a mis en évidence le poids croissant de l’itinérance comme filière touristique à part entière, et de ce fait l’importance d’infrastructures de déplacement adaptées, à savoir principalement des réseaux routiers et de sentiers de qualité.

L’innovation est en ce sens à rechercher en terme d’interopérabilité, de compatibilité, de cohérence de réseaux afin de combiner aux mieux les choix multiples des touristes avec les potentialités et les objectifs des territoires qu’ils traversent.

L’innovation est, en revanche, manifeste lorsque les expériences qui furent présentées s’affirment comme de véritables « produits » touristiques, lorsqu’elles aboutissent à des dispositifs modernes et performants comme les centrales de réservation en ligne, ou à des installations artistiques originales et remarquables comme pour la route de l’art contemporain dans les Alpes de Haute Provence ou la route des Pyrénées.

Tant d’un point de vue pratique que théorique, il fut donc bien question d’itinérance, de tourisme et de réseaux. Nous sommes donc bien ici sur un véritable champ de travail pour une multitude d’acteurs, quelques soient leurs métiers, leurs intérêts, leurs sensibilités, leurs formations, leurs territoires, etc.

Vous me permettrez d’aborder ma seconde question d’ici quelques minutes, de manière légèrement détournée, car je tiens à dire que durant cette journée il fut surtout question d’une chose, évidente, omniprésente et pourtant absente de toutes les présentations : il était surtout question d’aménagement du territoire.
D’aménagement du territoire au sens plein et même noble du terme, c'est-à-dire d’un acte volontaire d’intervention sur un territoire, dans le cadre d’un projet destiné au bien-être de la société.
Il ne s’agit donc pas d’un aménagement du territoire à visée principalement techniciste et économique, qui lui a valu de nombreuses critiques, tant dans ses principes que dans ses réalisations, mais d’un aménagement qui prend bien en considération toutes les dimensions sociales, culturelles, politiques, historiques, et bien sur économiques, du, ou plutôt, des territoires concernés.

Très intéressante donc cette question de l’itinérance touristique, mais c’est bien là que les choses se compliquent.

Les choses se compliquent car les réseaux de sentiers par exemple ne connaissaient pas un tel engouement, il y a encore une vingtaine d’années. A quelques exceptions près, ceux qui n’avaient pas disparus étaient presque invisibles. Ils avaient leur propre vie, rythmée par les saisons et se trouvaient comme « mis à part » des vraies préoccupations des collectivités (à savoir l’emploi, les activités économiques, les services à la population, l’éducation, la sécurité, etc.).
Aujourd’hui, les choses sont bien différentes puisqu’ils peuvent trouver leur place au sein de politiques touristiques globales, comme on a pu le constater avec les projets présentés.

Et tous ces projets ne sont pas simples ni anodins, à l’image des projets portant sur des grands réseaux d’infrastructures et pour lesquels on parle ouvertement d’aménagement du territoire.

Tous ces projets d’itinérance touristiques sont complexes autant qu’ils sont riches. Riches parce qu’ils n’existent qu’au travers de réseaux qui mettent en avant l’idée du mouvement, du déplacement, pour relier différents points, différents territoires, différents pays. La richesse est donc bien là, dans la découverte de l’autre et de l’ailleurs.

Le tour du Mont Thabor comme les autres itinéraires mettent, en effet, en scène des paysages, des lumières, des sons, mais aussi des acteurs, des histoires, des enjeux, des objectifs, des intérêts très hétérogènes.

Il s’agit donc de trouver du sens dans tout cela. Et c’est peut être de la recherche du sens que peut venir l’adaptation, l’idée de ce tourisme adapté.

Trouver un sens partagé c’est à dire un sens qui prendrait en considération les spécificités des Alpes, ses histoires, ses patrimoines naturels et culturels, ses femmes et ses hommes, tout cela dans le respect du temps qui a façonné cette montagne. Un sens qui suscite l’adhésion collective, un sens qui s’exprime dans une mobilisation fédératrice et non désolidarisante du réseau ou de l’itinéraire où chacun œuvre dans son coin, sous sa bannière, dans ses limites.
Ce sens partagé d’où pourrait naître un tourisme adapté, met alors en lumière l’idée de bien commun, une notion bien étrange et épineuse dans une époque de privatisation intense, et peut être très paradoxale quand il s’agit de tourisme et donc de répondre précisément aux attentes du client, de personnifier l’offre touristique.

L’enjeu est donc fort, d’autant qu’il n’y a pas de « recettes » toutes faites pour penser l’adaptation locale d’un développement touristique. Cela ne peut guère se réaliser dans l’application rapide et systématique de méthodes censées convenir n’importe où et pour n’importe qui. Les territoires de montagnes français en ont fait l’amère expérience par le passé.

Cette journée de Valloire et les expériences d’itinérances touristiques qui y ont été présentés nous plongent donc véritablement dans la question posée par cette 7ème session des Sommets du Tourisme.

Comment conjuguer l’« humain » et la compétitivité ?

En effet, la compétitivité s’exerce de plus en plus entre des territoires tentant d’accroitre leur attractivité et même de construire leur attractivité. Ils ne jouent alors plus guère sur des « avantages locaux », des sortes de dons, mais sur des construits, des produits. Ces processus de construction d’avantages locaux font émerger des relations de concurrences entre les territoires, s’affrontant sur une sorte de marché des territoires où trois problèmes se posent :

  • les territoires ne sont pas égaux dans les outils et les moyens dont ils disposent pour développer leur “capital séduction”
  • la compétitivité d’un produit spécifique, l’attractivité touristique d’un territoire rural alpin par exemple, sont définies par des acteurs extérieurs. Comment alors considérer que ces compétitivités et attractivité correspondent vraiment au caractère endogène du produit, à l’identité locale ?
  • la concurrence entre les territoires peut mener à une gestion locale bien peu durable, par exemple lorsque pour gagner la compétition, une collectivité accepte l’installation d’un équipement, d’un lotissement, etc., sans en considérer les conséquences sociales et environnementales, les coûts d’installation, d’entretien, voire de désinstallation. La compétitivité entre territoires peut-elle mener à une sorte de « dumping territorial » ? où les territoires locaux ne seraient plus qu’une ressource à disposition, prête à consommer ?

Mais enfin qu’on ne se trompe pas sur mes intentions et le sens de mes propos. Ces remarques, ces questions ne sont pas énoncées pour nier voire anéantir les apports indéniables du tourisme pour de nombreux territoires et les projets remarquables auquel il donne naissance. Les expériences présentées à Valloire ou que l’on a pu observer dans le cadre du programme « Futur dans les Alpes » de la CIPRA, le prouvent incontestablement.
Bien au contraire, ces questions sont, à mon sens, à poser si l’on désire réellement soulever le défi d’un tourisme à la fois humain et compétitif.

Je vous remercie.

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