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Tourisme, identité culturelle et développement durable : leçons à tirer d’Expo.02

Mme Nelly WENGER - Présidente de la Direction générale d’Expo.02, Genève, Suisse

 

Expo.02 est le nom donné à la Sixième Exposition nationale suisse qui s’est tenue dans le Pays des Trois-Lacs du 15 mai au 20 octobre dernier.

Instaurée pour la première fois en 1883 à Zurich, cette manifestation est un rituel. L'idée qui animait alors la Confédération et qui s’est développée au cours des éditions suivantes était de renforcer la cohésion nationale et de présenter l’avancée technologique du pays. Expo 02 a rejoué, à sa manière, cette tradition qui rassemble la population autour d'un projet commun. Par ce rendez-vous, la Suisse se donne l'occasion de décliner son identité aux multiples facettes.

L’Exposition nationale est aussi une fête : c’est la joie d’être ensemble, le plaisir de se rencontrer, la curiosité de découvrir l’autre, l’envie de débattre, de dialoguer, de se positionner ensemble face à son pays. L’ambiance générale d’Expo.02 a misé sur la convivialité et l’accueil des visiteurs.

Enfin, Expo.02 a été une expérience. A mes yeux, le sens profond d’une exposition nationale est de permettre à chacun en particulier et à tous ensemble d’expérimenter son pays. Expo.02 a proposé un mode inédit de penser, de vivre et d’agir. Elle a été un laboratoire pour expérimenter notre vivre en Suisse en dehors des clichés traditionnels et des slogans contestataires qui sont autant de stéréotypes.

Mais encore, faire l’expérience de son pays ne suffit pas : Expo.02 a aussi été une expo-monde. Elle a mis la Suisse au diapason de son époque et en concordance avec son temps. La Suisse ne se pense pas toute seule, elle est devenue un fragment du monde.

Dans l’exposé que j’ai le plaisir de présenter à ce 4ème Sommet du tourisme, je m’efforcerai de répondre à la double question que vous posez à Expo.02 :

  • En quoi Expo.02, envisagé du point de vue touristique, peut-elle influencer l’identité culturelle de la Suisse ?
  • Cette action identitaire peut-elle entrer dans la perspective d’un développement durable ?

Ces deux questions seront reprises dans la confrontation de deux notions : l’authentique et le simulé.

Tourisme et identité

On connaît bien, au cœur des sociétés modernes, l’influence du tourisme sur l’identité qu’elle soit nationale ou locale. Le tourisme produit un regard spécifique sur le pays, regard qui devient emblématique de l’identité nationale. Le regard touristique modifie en profondeur l’identité d’une région, d’une ville, d’un pays. Il est un agent double capable de produire du changement, de la prospérité, mais aussi de la muséification, du conservatisme. En retour, l’image touristique influence le regard que les indigènes portent sur leur pays.

Dans le cas de la Suisse, le tourisme a joué un rôle majeur dans la production de l’identité nationale et des identités cantonales et locales. De ce point de vue, il faut signaler le rôle considérable joué par les Expositions nationales. Celles-ci ont toujours mis en scène deux paramètres :

  • le premier, c’est le patriotisme sous la forme de la cohésion nationale et de la présentation des diversités ;
  • le second, c’est la modernité productive, industrielle, culturelle et artistique. Le tout est joué dans le concert qui fait se répondre tradition et modernité.

L’Exposition nationale considérée comme un grand événement a aussi une portée touristique car elle constitue une attraction touristique majeure d’abord pour le tourisme intérieur, ensuite pour l’image que la Suisse veut donner à l’étranger.

Lors des cinq premières Expositions nationales, la Suisse a mis en scène sa modernité technologique, mais surtout son mythe identitaire attaché à un élément fondamental de son paysage : la montagne. L’Exposition de Genève en 1896, celle de Berne en 1914 et celle de Zurich en 1939 ont servi à renforcer le mythe des Alpes. Ce mythe, réactualisé à chaque époque, permettait d’articuler des couples d’oppositions comme la modernité face à la tradition ou encore l’opposition entre villes et montagnes ou villes et campagnes. En 1964, l’Expo de Lausanne a tenté, timidement, de renouveler la problématique.

Avec le recul, on peut dire que les Expositions nationales ont réalisé un développement très durable puisqu’elles ont imposé une image de la Suisse durant un siècle et demi.

Mais cette image de la Suisse et cette identité traversent actuellement une période de crises : la définition de l’identité suisse et des identités cantonales et régionales sont en crise. Le tourisme suisse traverse des difficultés, il cherche à renouveler fondamentalement son offre et son image, mais ne sait pas toujours comment et par quelles nouvelles icônes remplacer la montagne, le chocolat et la sécurité.

Je vous donnerai un seul exemple qui met en évidence ce malaise: le paysage suisse. L’aspect fatigué, trop enjolivé, poli à outrance, l’imagerie carte postale du paysage helvétique font l’objet de critiques partagées à l’intérieur du pays. Toutefois, à ce jour, on n’a trouvé ni les formes nouvelles ni les usages inédits pour remplacer ces stéréotypes.

Face à cette crise permanente depuis quelques années, qu’en est-il d’Expo.02 ? Pour répondre à cette question, je vous décrirai les particularités du projet par rapport aux précédentes Expositions nationales :

  • Expo.02 ne s’est pas tenue dans une grande ville du plateau suisse. Elle s’est déroulée dans une région périphérique qui venait de traverser une crise économique importante.
  • Expo.02 s’est dispersée sur quatre sites (Bienne, Neuchâtel, Morat, Yverdon-les Bains) et cinq arteplages (quatre arteplages fixes et l’arteplage mobile du Jura). C’est toute une région qui est devenue le théâtre de la manifestation nationale, débordant de ses propres frontières pour envahir le pays tout entier.
  • Expo.02 a produit des événements et des expositions en dehors de la thématique traditionnelle centrée sur l’opposition villes-montagnes.
  • Expo.02 a été résolument contemporaine
  • Expo.02 s’est voulue une Expo-monde sans couleurs nationale et locale.

Si on tente une première évaluation, on peut dire que du point de vue de la remise en question identitaire et touristique, Expo.02 a été un succès qui a permis provisoirement de résoudre la double crise. La Suisse a connu un tourisme intérieur exceptionnel, les habitants se sont massivement transportés dans le Pays des Trois-Lacs.

A l’extérieur, par la voie de la presse étrangère surtout, la Suisse a exporté une image nouvelle, moderne, culturelle et ouverte sur le monde. Ce succès s’explique par le fait que les visiteurs ont pu renouveler leur perception identitaire car, tous, ils ont vécu une autre Suisse.

Pour expliquer ce succès, je mettrai en évidence plusieurs paramètres :

  1. Face au paysage trop connu, Expo.02 a révélé une région mal connue, ou moins bien connue : le Pays des Trois-Lacs, terme qui est devenu, au fil des préparatifs d’Expo.02 et de la manifestation elle-même, une appellation, un toponyme.
  2. Cette région, Expo.02 n’a pas cherché à la mettre dans la carte postale helvétique, mais elle a proposé d’autres points de vue sur le paysage, notamment en inscrivant une architecture en rupture.
  3. Cette architecture s’est construite autour d’icônes, véritables emblèmes du sens de la manifestation : Les “Tours” de Bienne, les “Galets” et le “Palais de l’équilibre” de Neuchâtel, le “Monolithe” de Morat, le “Nuage” d’Yverdon-Les-Bains.
  4. Refusant la statique, Expo.02 a créé une véritable mobilité en articulant l’Exposition nationale sur quatre sites qu’il fallait parcourir en train, en bateau. C’est une mobilité en réseau.
  5. Face aux traditionnelles diversités concentrées autour des langues et des cultures cantonales, Expo.02 a misé sur un champ élargi de diversités venues du monde entier et non plus confinées aux particularismes helvétiques.
  6. Refusant la passivité, Expo.02 a exigé la participation active du visiteur forcé de se déplacer, de quitter l’Expo pour se retrouver en Suisse avant de rejoindre un autre arteplage. Ce va-et-vient entre fiction et réalité était particulièrement inédit.
  7. Face à la demande d’actualisation, Expo.02 a été un événement contemporain, de son temps, rompant avec l’image d’une Suisse ringarde.
  8. Face à la demande de tradition, Expo.02 a permis, notamment au travers des Journées cantonales, l’exhibition renouvelée des identités locales.
  9. Expo.02 a été un rassemblement populaire et une fête grandiose qui a permis les rencontres, les confrontations et cela au hasard des spectacles et même des files d’attente.
  10. Face aux transports privés, Expo.02 a connu un succès écologique avec l’emploi massif des transports en commun, le train surtout, ce qui a causé le quasi vide des parkings construits pour l’occasion.

Pour toutes ces raisons, on peut dire qu’Expo.02 avec son succès a jeté les bases d’un nouveau tourisme et d’une nouvelle identité sans donner pour autant des formes définitives ni des recettes toutes faites.

Expo.02 et le développement durable

Sur ce point, il faut d’emblée dire que la question est pour le moins paradoxale. Je dirai d’abord qu’Expo.02 est une production du développement durable par son aspect éphémère. Je m’explique.

Les directives du projet insistaient sur le côté éphémère de la manifestation et des constructions. Il fallait construire du colossal, mais en respectant toutes les règles de l’environnement, de la préservation de la faune et de la flore, du respect des habitudes des riverains, etc. L’éphémère était une condition de départ : Expo.02 pouvait exister mais elle ne devait pas toucher au paysage et surtout devait le restituer aussi beau qu’avant.

L’éphémère a été vu parfois comme une contrainte pour l’ingénierie et l’architecture. Il a fallu en effet trouver des solutions inédites et tenter des expériences nouvelles, sans marge d’erreur possible. Mais l’éphémère a surtout été une chance car il a permis de réaliser un véritable événement, tant sur le plan de l’architecture (un “événement construit”), que sur le plan du rassemblement de la population pour un temps limité (c’était une “performance”, un moment unique à vivre en Suisse).

Expo.02 est donc exemplaire dans le sens où il devient possible de concevoir un méga-événement sur un territoire chargé de culture, d’histoire et hautement protégé. Expo.02 peut alors se définir comme un événement touristique, identitaire et expérimental qui s’est emparé d’un pays. En cela Expo.02 s’est distingué radicalement des parcs à thèmes et d’attractions qui sont construits dans des no man’s land en périphérie des villes et qui n’entretiennent aucun lien avec le territoire. En misant pleinement sur la force de l’éphémère – Expo.02 est actuellement en cours de démolition -bientôt il n’y aura plus rien à voir.

Expo.02 a aussi élaboré un développement durable sur le plan touristique et identitaire en jouant sur la mémoire. En effet, plus les icônes sont vues comme éphémères, plus elles vont devenir des souvenirs vivaces capables d’engendrer une mémoire individuelle et collective. A la région maintenant de jouer de ce rappel de mémoire et de faire revenir le public sur le territoire frappé du sceau d’Expo.02. Tout reste pour le moment ouvert et soumis à l’initiative des politiques locaux.

La question de l’authentique et du simulé

A la lumière de ces réflexions comment qualifier l’offre culturelle, touristique et identitaire d’Expo.02 ?

D’abord, disons qu’Expo.02 a misé sur la construction d’une fiction, d’un récit nouveau de la Suisse et du vivre en Suisse, une Suisse qui est un fragment du monde. Il y a donc du simulacre dans Expo.02, il y a donc de l’artifice dans Expo.02. Pour présenter le pays aujourd’hui, nous avons opté pour les forces de l’invention, de l’imagination, de l’expérimentation. Traduire un pays comme il l’est en le miniaturisant dans un parc thématique aurait parlé à beaucoup avant la manifestation. On pense souvent, et à tort, que le vrai correspond au direct, au frontal, à l’évidence, à la reproduction du même. Expo.02 a fait le contraire. Elle a créé un objet de toutes pièces, issu du rêve de quelques concepteurs un peu fous et originaux. Elle a construit un artifice. Elle s’est déposée dans des sites sur la terre et sur l’eau. Elle a fait venir une flotte de navettes rapides sur les eaux calmes des lacs. Elle a érigé une architecture qui ne ressemblait à rien de connu, qui ne suivait pas les modes de l’architecture du moment, ni ne répétait l’architecture suisse. Expo.02 a misé sur la fiction, sur l’imaginaire pour dire le pays et les rapports que nous entretenons avec lui.

Pour exprimer le vrai, pour présenter notre pays, il a fallu passer par la métaphore, par l’image, par le détour, par la représentation. Etre authentique ne signifie plus aujourd’hui se fonder sur le folklore, le terroir et les images traditionnelles. Ces anciennes valeurs nous ont semblé insuffisantes car dépourvues de résonance dans la société d’aujourd’hui. Elles n’ont pas été évacuées pour autant, mais elles ont trouvé leur expression dans les Journées cantonales où là, elles peuvent posséder encore un sens.

En réalité, ce qui paraît faux aujourd’hui, c’est davantage l’imagerie carte postale de la Suisse que les icônes des arteplages. Le simulé se trouve bien davantage logé dans un paysage conservé, préservé et fossilisé que dans sa réanimation, un peu intempestive, par l’architecture d’Expo.02.

Et pour terminer, je vous donnerai l’exemple le plus probant de cette articulation entre authenticité, simulacre, entre vrai et faux, en vous décrivant rapidement l’arteplage de Morat conçu par Jean Nouvel et son équipe.

Lorsque nous visitons Morat, nous nous trouvons au coeur du bourg idéal helvétique. Morat représente le lieu de vie parfait, un écrin conservé à l’abri des turpitudes. Elle est une nostalgie. Morat symbolise les valeurs de pérennité et de bien-être d’une Suisse immuable. Le thème de l’arteplage de Morat était Instant et Eternité. L’arteplage de Jean Nouvel s’est inscrit dans la ville elle-même. Le projet a introduit une sorte de perversion en plaçant au cœur même de la ville des éléments de perturbation, qui dérogent au système, qui font tache. Jean Nouvel a misé sur une esthétique du chantier, du précaire, de la démolition en disposant dans la ville des cabanes, des conteneurs, des édicules de tôle ondulée, des structures telles que tas de graviers ou piles de rondins, toutes ces structures abritant des expositions ou des services. Nous étions face à un ensemble de situations qui n’entretenaient aucun lien de parenté ni avec l’esthétique de la ville, ni avec les matériaux employés pour les maisons, ni avec l’esprit de ville helvétique. Bien au contraire. Ces constructions recomposaient l’espace de la ville et son paysage lacustre.

Jean Nouvel a été charmé par Morat. Il a choisi de ne pas surenchérir sur sa beauté en reproduisant les motifs consacrés. En employant des matériaux et des formes en inadéquation avec l’usage du lieu, il a inscrit le temps d’aujourd’hui avec ses cadences, ses rythmes et ses contre-rythmes. Avec Expo.02, c’est comme si le temps de Morat était remis en marche. Morat qui entraîne la Suisse avec elle et qui voit son temps à la fois démonté, mais aussi son temps remonté, comme une horloge reprenant de l’énergie pour égrener les instants sur un autre rythme.

Expo.02 a mis en évidence tous les ressorts de la fiction pour nous faire voir autrement les lieux les plus typiques de notre pays, les valeurs les plus permanentes de notre identité. Expo.02 a donné une cure jouissive et forte d’une authenticité recomposée. Cette authenticité brise les faux-semblant et les clichés. Beaucoup aujourd’hui espère que cette nouvelle authenticité devienne durable, et que d’autres projets de ce type voient le jour.

Nelly Wenger
Présidente de la Direction générale d’Expo.02

Avec la collaboration de Véronique Mauron et Bernard Crettaz

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