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Comment faut-il mettre en scène les attractions touristiques culturelles ?

Dr. Heinz Rico SCHERRIEB - Professeur associé à l’Institut du tourisme et de l’économie des loisirs à l’université d’économie de Vienne, Autriche - Directeur du EWC EntertainmentWorlds Consulting

 

En Europe centrale toute tentative plus amusante ou plus divertissante de traitement d’un thème culturel est repoussée par le cri d’effroi général «mais c’est un Disneyland» ! Mais ne nous rendons-nous pas ainsi les choses trop faciles ?

Il nous faut cependant remarquer: les principes de Disney – et cela est clairement prouvé par les résultats à Paris – ne sont pas simplement à adapter à l’Europe pour obtenir une réussite. 

Nous ne devons pas oublier le fait que nous avons entre temps à faire à une génération de touristes ayant grandi avec les dessins animés, les films et les parcs de loisirs des productions Disney et qui à l'heure actuelle sont eux-mêmes parents. Le monde des produits de la fantaisie leur est aujourd’hui familier et – que ses formes soient acceptées ou rejetées – ils n’ont plus d’intérêt pour toutes ces présentations sous forme de musées et pédagogiquement très ennuyeuses des monuments et thèmes culturels datant de nos pères et grands-pères. 

Le tourisme – et tous ceux qui considèrent sérieusement le tourisme comme facteur économique sont unanimes – ne peut se comporter comme le biotope de l’art et des artistes: l’art n’est manifestement reconnu que lorsque plus personne ne s’y intéresse. Les subventions de l’Etat assurent la survie du biotope des artistes, qu’ils aient du succès auprès du public ou non. Les personnes travaillant dans le tourisme, elles, ne peuvent pas disposer de cette source de crédits. Nous devons tous – afin d’obtenir une réussite sur le plan économique – nous orienter vers le public, ses besoins et ses rêves. 

Les services de base du tourisme (hébergement, restauration, transport) sont fournis en général de façon exemplaire en Suisse et en France. Des problèmes nettement plus importants apparaissent lorsque le visiteur attend un service complémentaire qui, en raison de la structure des prix en Suisse et en France, s’avère financièrement considérablement important. De plus, s’il veut voir ses rêves se réaliser, cela dépendra du fait qu’il aura ou non du beau temps. Car seuls la vue imprenable sur les sommets enneigés, le lac de Genève et les montagnes s’accordent avec la représentation de ses rêves. Mais que se passe-t-il si les conditions de nature météorologique ne sont pas idéales: laissons-nous le visiteur en proie à sa déception, prenons-nous le risque à long terme que celui-ci, en raison du manque de garantie concernant l’espoir de beau temps, ne vienne jamais visiter ces «chères» régions? 

C’est justement dans le cas d’un manque de garantie concernant les conditions météorologiques que les parcs de loisirs ont fait leurs preuves en offrant un substitut aux espoirs déçus du visiteur. Vous lui proposez ainsi une alternative exploitable quel que soit le temps qu’il fasse. L’expérience de la nature par des conditions météorologiques idéales reste soit la réalisation du rêve par l’absolu, le visiteur ne repart cependant pas déçu de la région qu’il voulait visiter s’il ramène avec lui d’autres souvenirs positifs de son séjour. 

La nature et la culture ont-elle besoin d’être présentées sous la forme de parcs de loisirs?

L’utilisation des techniques de mise en scène et de présentation modernes augmenterait nettement l’attirance de beaucoup de sites naturels et culturels. La présentation sous forme de parc de loisirs a cependant un avantage décisif: alors que la présentation d’un objet unique est agréable mais réduite, la présentation sous forme de parc de loisirs est un théâtre à parcourir dont les techniques de mise en scène permettent le développement d’enchaînements complexes (par exemple de faits historiques). Comme nous le savons tous, un certain laps de temps est toujours nécessaire pour que le visiteur s’identifie aux figures actrices et que son regard analyse et délie les cordes de la situation représentée. Les types de présentation décentralisées ont rarement réussi à aboutir à cette compréhension globale. Même les essais de conception de parcs à thème décentralisés (le paysage global comme parc de loisir) ont échoué. Dans ce cas, l’effet dramatique recherché se perd en fumée en raison de la distance nécessaire à parcourir entre les différentes attractions. Cette distance n’a que pour effet de laisser retomber la curiosité et la tension au niveau zéro chez les visiteurs et ceux-ci très souvent ne font pas tout le tour des attractions proposées, cela leur étant trop incommode. 

Sur un terrain délimité, l’intérêt peut être créé, stimulé puis retomber grâce à un parcours préétabli. 

C’est seulement quand on réussit à créer une atmosphère et à mettre en scène une unité d’action convaincante que l’on réussi à transposer un contenu. Le visiteur doit avoir l’impression de participer aux événements historiques ou au développement de l’action (par exemple l’escalade d’une paroi rocheuse). 

Dans cette optique, les exemples réussis existant dans le monde vont vous être développés dans la présentation suivante. 

1. Ritterfestspiele Kaltenberg

En 1973, le prince Max de Bavière fut incité à faire revivre une fois par an l’histoire médiévale de son château Kaltenberg, au sud-ouest de Munich. Cela commença par une représentation de cascadeurs venus de Grande-Bretagne se réduisant à l’art de la bataille lors des tournois de chevaliers au Moyen âge. Ces tournois de chevaliers eurent une résonance tellement positive au niveau du public qu’entre temps cet événement s’est développé en un véritable festival du Moyen âge. De nos jours lors de ce festival, le visiteur vit comme à la Cour d’antan, avec comme à l’époque les jongleurs, les marchandes, les paysans avides de divertissement et de boisson, les commerçants, les crapules et les vagabonds, le cortège de la noblesse accourue pour le tournoi ainsi que toute sorte d’amateurs de jeux. Le spectateur fait partie entière du spectacle, il est pour ainsi dire un des leurs. 

L’atmosphère est parfaite grâce aux coulisses moyenâgeuses, à la reconstitution très minutieuse des outils et de l’équipement et surtout grâce au flair régnant sur l’endroit en général et auquel la musique apporte sa grande contribution.

Ceci n’est cependant qu’un festival et non pas un aménagement permanent. Il pourrait cependant s’envisager comme tel.

2. Dong Fang Guangzhou, Chine

Huangzhou fait partie des lieux de résidences impériales dans l’histoire de la Chine. Dans la cité voisine Guangzhou, la résidence du 16ème siècle après J-C a été complètement reconstituée dans le cadre d’un projet de parc à thème. 

Mais ce qui fascine le visiteur c’est bien plus la vie dans la résidence, l’entrée en scène de l’empereur, des dames de la Cour, des soldats et la mise en scène passionnante des événements des temps de guerre, lorsque les troupes remontèrent le fleuve et essayèrent d’assaillir et de s’approprier la résidence. 

Ici aussi le nombre des figurants, la musique d’accompagnement ou les détonations tonitruantes des canons accompagnés d’une luxueuse mise en scène pyrotechnique sont la clef du caractère inoubliable de cet événement. Ils le rendent ainsi sans aucun doute bien plus impressionnants que la visite passive de la véritable demeure impériale dans la ville avoisinante. 

3. Le Puy du Fou

En 1977, on se demanda en Vendée comment pouvoir mettre en scène l’histoire des guerres et particulièrement de la résistance à la Révolution française, tout en incluant au projet les édifices historiques comme le château du Puy du Fou au milieu de son cadre naturel. 

On se décida à représenter le château, le paysage et la vie à l’époque mais en mettant surtout l’accent sur la vie quotidienne d’antan et en y mélangeant les événements guerriers et historiques. L’expérience fut réussie. Et en particulier parce que l’on utilisa dès le départ le meilleur de la pyrotechnie et des effets de lumière. Le projet perça 10 ans plus tard, lorsque 1800 personnes se déclarèrent volontaires pendant plus de 20 jours pour faire revivre l’histoire des massacres en Vendée. De nos jours se sont 2.700 personnes des communes avoisinantes qui forment la troupe d’acteurs donnant les représentations mais qui aussi, grâce aux plus de 25000 heures de travail par an qu’ils fournissent, permettent au Puy du Fou d’exister. 

Le Grand Spectacle a entre temps été complété par d’autres représentations: telles que par le perfectionnement de la représentation de la vie quotidienne au Moyen âge autours du château grâce à la reconstitution d’un village d’artisans ainsi qu’à la grande fête des chevaliers avec représentation de tournois du Moyen âge. 

Les spectacles nocturnes qui attirent des milliers de spectateurs avec plus de 300 pièces d’artifice et 1500 projecteurs de lumières demeurent cependant le summum de cette entreprise. 

Le concept est affiné en permanence: 1.500 jets d’eau commandés par ordinateur et éclairés ainsi que la superproduction d’un spectacle de son et lumière avec projections sur la façade du château y compris un spectacle laser complètent le programme et incitent les spectateurs à se rendre au Puy du Fou plusieurs fois par an. 

Le Puy du Fou a accueilli en l’espace de 22 années 6 millions de spectateurs. Les représentations données pendant la saison (28 soirées) sont donc une véritable mine d’or pour la région au niveau de l’industrie hôtelière étant donné que la plupart des visiteurs hébergent sur place. 

La mise en scène de l’histoire de la Vendée au Puy du Fou est ainsi devenue un élément concret du programme touristique Français.

4. Chute du Rhin Schaffhausen

En Suisse aussi naissent des ébauches très prometteuses de la mise en scène du paysage. La commune de Neuhausen et le canton de Zurich sont confrontés chaque année au fait que plus de 2 millions de personnes viennent admirer la merveille naturelle que représente la chute du Rhin. Mais ces visiteurs ne constituent pas un potentiel conséquent, en particulier au niveau de l’hébergement. Étant donné la courte durée de stationnement à cet endroit (environ une heure seulement), ils ne constituent qu’un apport financier modéré se limitant à la gastronomie et à l’achat de souvenirs dans le village. 

La volonté d’encouragement du développement économique du canton de Schaffhausen en relation avec les propriétaires fonciers s’applique donc à essayer d’élaborer un concept d’exploitation de la chute du Rhin comme aire d’aventure. L’idée se basant sur le système du paiement d’une entrée, comme dans les parcs d’attraction, incluant l’accès à toutes les curiosités à voir (château Laufen, Untere Laufenhuser, château Wörth), hormis un point de vue dans la partie basse de la chute du Rhin près du château Wörth. 

Le visiteur doit ainsi obtenir une plus-value réelle pour ce tarif. Le traitement de l’histoire de l’industrie, comme la simulation de la descente de la chute du Rhin, étant prévu comme faisant aussi partie de l’offre. Le fait de faire renaître l’école de peinture au château Laufen, la mise en exploitation de la chute du Rhin grâce à des couloirs de verre et des cloches sous-marines ainsi que d’autres rétrospectives, parfois même préhistoriques, présentent d’autres formes d’attraction pour ce concept. 

Mais comme, contrairement à la France, on essaye toujours en Europe centrale d’empêcher les choses de se produire et de bloquer le plus possible leur possibilité de se développer, cette fois aussi les populations de Neuhausen et de Schaffhausen (ou pour mieux dire, les retraités de ces communes) ont fait échouer le projet. 

Même les tentatives d’illumination de la chute du Rhin pendant les week-ends, comme au Puy du fou ou d’organisation d’un grand spectacle aquatique furent anéanties par la peur d’effrayer les poissons. 

A cette heure, seule reste la tentative de représentation de l’histoire de l’industrialisation en rapport avec la chute du Rhin sous forme de parc de loisir de l’industrie à parcourir dans la commune de Neuhausen, bien que les représentants de l’industrie suisse soient Alusuisse/Alcan et non pas la commune et le canton. Le canton veut faire revivre le parcours historique du château Laufen mais tous les droits d’entrée sont surévalués. La plus-value touristique n’a dans ce cas qu’une chance minime d’augmentation.

5. Forum Alpinum Innsbruck

Le Tennessee Aquarium à Chattanooga mettant en scène, dans un seul bâtiment, un fleuve (le Tennessee) de sa source à son embouchure dans le Golf du Mexique et connaissant un succès considérable fut prit comme modèle pour le Forum Alpinum d’Innsbruck qui se développa en un projet de «Maison des Alpes».

Comme le démontrèrent de nombreux projets de moindre envergure, la présentation de l’alpinisme sous forme de musée n’attire que peu de visiteurs. C’est pourquoi dans le cas du Forum Alpinum l’histoire des Alpes et de ses phénomènes est mise en scène en un grand complexe dans le cadre d’un «circuit de montagne». 

Dans le fond, il s’agit bien d’un aquarium à parcourir: les visiteurs peuvent admirer à l’étage un paysage montagnard sauvage où naissent ça et là quelques sources. Ils se déplacent ensuite dans le complexe comme s’ils descendaient un flanc de montagne et rencontrent alors le monde animal et végétal de haute montagne. Ils peuvent aussi faire l’expérience d’une avalanche ou d’une coulée de boue grâce à des simulateurs.

A plusieurs reprises les technologies raffinées du système d’aquarium permettent un coup d’œil sur le torrent de montagne qui accompagne le parcours. Ainsi les visiteurs peuvent observer des truites se rassembler sous une cascade ou un peu plus loin admirer des loutres et des marmottes intégrées dans le paysage. Le torrent s’amplifie tout au long de la visite pour se transformer en fleuve avec sa flore et sa faune typiques pour enfin quitter la région alpine. 

Des simulateurs de haute technologie permettent au visiteur d’observer les phénomènes physiques de l’eau sous tous ses états de matière (brouillard, nuages, pluie, neige et glace). D’autre part l’intégration d’animaux a pour effet de créer des émotions afin d’exposer de façon la plus réaliste possible la nature, ses petits habitants et en particulier leurs conditions de vie.

L’être humain joue par ailleurs un rôle majeur dans le peuplement des Alpes et le profit qu’il en tire de nos jours : les événements historiques sont représentés par des galeries de style moyenâgeux et des fermes d’alpages, l’exploitation actuelle des montagnes comme stations de sports d’hiver par des simulateurs de ski et de bobsleigh. 

Ceci ne demeure cependant qu’un concept qui fut approuvé mais qui n’a jusqu’alors pas encore été mis en œuvre. La principale raison à cela est qu’il n’a pas encore été possible de s’accorder quant au lieu où ce projet devra être réalisé. Des rivalités entre les communes font que celles-ci aimeraient voir ce projet de musée se décentraliser, ce qui aboutirait à la dissociation des différentes idées prévues qui seraient donc implantées en des lieux différents sous des thèmes tels que Les Alpes et l’eau, Les Alpes et la neige etc…

Cette volonté de fragmentation des éléments – fait connu par chaque directeur régional du tourisme en Europe Central – est caractéristique des structures communales qui ont pour but d’évincer de tels projets. Elles obligent ainsi le visiteur à se déplacer en plusieurs endroits. Ces communes ne prennent cependant pas en compte le fait que pour chaque endroit à visiter, et donc pour chaque «élément de l’exposition», des efforts de motivation et de persuasion du visiteur doivent être mis en place l’amenant à se rendre à cet endroit. Et étant donné que ce concept fragmenté exerce un pouvoir d’attraction bien moindre sur le visiteur potentiel, il paraît très peu probable qu’il rassemble autant de visiteurs qu’un complexe regroupant tous ces éléments. 

Le visiteur n’attend pas d’expositions dispersées mais une mise en scène globale, c’est à dire la possibilité, grâce à un système, de vivre une aventure.
Ce ne sont pas des parcs à thème mais des systèmes d’aventure qui sont demandés

Les systèmes d’aventure ont pour principe d’enthousiasmer le visiteur en mettant tous ses sens en alerte, en abordant chacun de ces sens d’une manière différente tout au long de la visite. Le temps des tableaux d’explications, des expositions de costumes et des vitrines de présentation est révolu depuis longtemps. Le visiteur veut prendre part entièrement à ce qui lui est proposé. Ce but ne peut être atteint qu’en ajustant avec précision la mise en scène des thèmes présentés grâce à des moyens techniques très performants afin que le visiteur ait l’impression d’évoluer au milieu des événements et d’être un sujet agissant dans la présentation. La mise en scène est alors renforcée par des odeurs, des sons, des éléments météorologiques. Celle-ci est ainsi parfaite et les textes prennent un caractère secondaire dans cet ensemble. Au-delà de la présentation, le visiteur est incité à s’accaparer le rêve et à poursuivre le film dans son esprit. Sans s’en rendre vraiment compte, il joue le rôle principal. Dans un système d’aventure moderne correctement conçu et réalisé, il s’agit finalement de créer un sentiment de bonheur chez le visiteur grâce à la mise en œuvre de connaissances et de techniques de mise en scène tirées de l’industrie des loisirs. Ce sentiment est issu de l’expérience émotionnelle qu’est celle de se voir proposer et de vivre quelque chose d’extraordinaire.

Atteindre ce but n’est pas chose facile. L’utilisation des techniques n’est pas un moyen suffisant. Mettre au point un système d’aventure de ce genre est aussi difficile que d’assembler une montre suisse. Avoir tous les éléments devant soi n’implique pas pour autant que l’on sache comment les relier entre eux. Provoquer des émotions positives est un procédé très délicat si l’on considère chez les individus des facteurs comme les différences de tempérament, d’expériences vécues, de perception et de potentiel à s’enthousiasmer. L’introduction et le développement d’une telle mise scène doivent être aussi irréprochables que son achèvement logique.

Les parcs d’attractions avec leurs technologies de présentation sont en partie des précurseurs de cette entreprise. La mise en scène d’un paysage, que ce soit dans un musée ou à l’endroit d’origine est d’autant plus difficile qu’aucun personnage de dessin animé familier au visiteur n’y est représenté comme dans un parc de loisirs. De plus un paysage est nettement plus grand dans l’espace et doit être placé dans un spectre de présentation beaucoup plus important. Mais si la mise en scène est vraiment réussie alors nature et culture seront à la portée de tous quelles que soient les conditions météorologiques. Et qu’y a-t-il de plus agréable que de rendre heureux les visiteurs?

 

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