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Les pistes de ski en tant que zones industrielles des stations de montagne.
Une gestion écologique est-elle possible ?Jean-Louis TUAILLON - Les Arcs, France
Je suis peut être le seul représentant de ce qui a été appelé tout à l'heure de façon presque péjorative le " tourisme dur ". Directeur du Service des pistes des Arcs qui dépend de la S.M.A., Société de remontées mécaniques dans une station où il y a couramment 20 000 skieurs dans une vallée où il y a plus de 250 000 lits touristiques, nous tenons aussi à ce que notre tourisme soit durable. Pour cela, la prise en compte de l'environnement est un fait incontournable.
Sous le thème "imiter le cycle écologique", avec pour titre : "les pistes de ski en tant que zones industrielles des stations de montagne : une gestion écologique est-elle possible ?".
Au risque d'en choquer quelques uns, la réponse est oui. Oui à condition que par gestion écologique on accepte bien la présence de l'homme dans la nature. L'écologie, ce n'est pas la nature livrée à elle-même, c'est la nature avec l'homme et gérée par l'homme d'où le nom de - gestion - écologique.
Une gestion ancienne des terrains de montagne
De tout temps, l'homme a aménagé la montagne où il vivait et l'a donc gérée.
Au Col du Petit-Saint-Bernard, le cromlech de pierres dressées en un cercle parfait est l'un des plus anciens aménagements de la montagne. Plus tard, les routes qui traversent les montagnes ont amené quelques aménagements et ont aidé au développement d'une civilisation où les guides et les aubergistes étaient les premiers doubles actifs. On ne retiendra pas dans cet exposé l'aménagement de la Brèche de Roland dont la légende dit que d'un coup d'épée (avec la fameuse Durandal), Roland s'est frayé un passage dans la montagne.
Les déboisements intensifs avec les brûleurs de loups liés à la nécessité de trouver toujours plus de pâturages pour nourrir les animaux, bases de la civilisation agro-pastorale, ont été eux très importants.Le déboisement a été tel, que dans de nombreux villages aujourd'hui entourés de forêt, on était obligé il y a cinquante ans de se chauffer à la bouse de vache. Cette conquête de pâturage a été à l'origine des paysages montagnards que nous connaissons encore aujourd'hui avec les prés et les alpages malgré l'avancée de la forêt. Pour assurer les aller retours entre les différents niveaux de la vie agro-pastorale, l'aménagement des chemins, du simple sentier au chemin empierré où l'on descendait les plus grosses charges, a laissé des empreintes marquées dans le paysage avec aussi tous les ouvrages pour récupérer l'eau nécessaire à l'arrosage des prés et des champs. Les grandes corvées qui étaient mises en place pour créer ces " biefs " qui sont les canaux d'irrigation parfois sur des kilomètres, qui emmenaient l'eau d'un versant de la montagne à l'autre avec une pente parfaitement régulière et des techniques d'étanchéité élaborées. Aujourd'hui, cet entretien de la montagne, pour des raisons agricoles, a disparu et ce sont souvent les services des pistes qui restent les seuls gestionnaires des terrains et des paysages avec aussi une main d'uvre moins nombreuse que les corvées de villageois à la pelle et la pioche, et nécessairement des techniques mécanisées plus agressives.
Gérer pour des besoins nouveaux
Le développement des stations de ski et des remontées mécaniques obligent à avoir des pistes offrant de gros débits pour ceux qui y glissent. La largeur, la régularité des pentes, l'uniformité des profils, sont des éléments qui nous obligent souvent à terrasser la montagne. Par chance, l'enherbement est un atout favorable à la conservation de la neige et à la bonne pratique sportive. L'idéal pour nous est donc un alpage en pente. Parfois nous aidons la nature en fabricant de la neige sur les zones d'usure les plus fortes et nous devons préparer cette neige avec des engins à moteurs qui servent aussi au damage de la neige naturelle. Avec le déclenchement préventif des avalanches, nous avons enfin une dernière activité pour essayer de provoquer les phénomènes naturels à un moment que nous avons choisi.
Toutes ces activités souvent méconnues sont critiquées à priori sur un plan environnemental alors qu'aujourd'hui un maximum de précautions est pris pour diminuer leur impact sur la nature.
Le déclenchement des avalanches. Les diverses techniques mises en uvre qui utilisent des explosions obtiennent toutes de meilleurs résultats si l'explosion est en surface même au-dessus de la neige. Il n'y a donc à priori pas de risque de dégradation du sol, celui-ci étant protégé par toute l'épaisseur du manteau neigeux qui le recouvre. C'est vrai que les pylônes des CA.T.EX. (câbles transporteurs d'explosifs) sont souvent sur les crêtes et pas toujours intégrés au paysage. Avec le développement des techniques utilisant du gaz (Gazex - Avalex), on limite le nombre de ces pylônes dans la montagne.
Les engins à moteurs. Pour les dameuses, les moteurs diesel respectent sur les nouvelles machines les normes antipollution européennes. Une démarche volontaire d'utiliser une huile hydraulique de synthèse biodégradable est de plus en plus répandue malgré des prix plus élevés. Avec les scooters des neiges, le gros problème (qui ne se pose pas avec les quads à moteur quatre temps) est l'utilisation généralisée du moteur deux temps. Là aussi, l'usage d'huile biodégradable dans le mélange est un progrès notoire. Les grands constructeurs nord américains ou japonais sont presque impossibles à sensibiliser à ce problème. Si les aquazoles et autres carburants de synthèse ne sont pas utilisés, c'est que leur développement n'a pas encore pris en compte l'aspect température extérieure pour une utilisation en montagne en hiver.
Pour la neige de culture, les progrès continuent et visent à obtenir des productions de moins en moins énergivores. Là aussi, l'utilisation systématique d'huile biodégradable pour les compresseurs est un progrès en cours. La neige dite artificielle est de la neige naturelle (eau solide plus air) fabriquée artificiellement. Les frigories sont récupérées dans l'air ambiant et l'énergie pour la détente du mélange air eau dans l'air déjà froid est fournie par l'électricité. Les règles de la physique (gel de l'eau à 0° C) sont incontournables et dans la majeure partie des cas, en France en tout cas, les additifs chimiques ne sont pas utilisés. Le principe de ces additifs peut donner quelques améliorations aux conditions de fabrication très marginales.
Je n'y suis personnellement pas très favorable et un groupe de travail international étudie actuellement les conséquences éventuelles de ces produits. On évite de prendre l'eau d'un bassin versant vers un autre bassin versant (Les canaux d'irrigation dont je parlais tout à l'heure contournaient parfois totalement des montagnes avec des débits non négligeables six à huit mois par an). L'eau est restituée au même système hydrographique que celui où elle a été puisée avec, il est vrai, un décalage dans le temps pour sa restitution à la rivière principale. Le remplissage des réserves se fait plutôt aux périodes de forts débits et la fonte est plutôt retardée par rapport à la fonte de la plus grande part de neige naturelle ; tout cela a un léger effet régulateur. On s'est rendu compte que la végétation ne souffrait pas de ce décalage, parfois au contraire la flore est protégée au printemps des derniers cycles de gel - dégel défavorables aux jeunes pousses.
Enfin, des progrès ont aussi été faits vis à vis de la pollution sonore. Ils sont liés à la recherche d'optimisation de la production pour consommer le moins d'énergie possible pour un même résultat.
Les terrassements, quant à eux, peuvent être très importants et si l'on doit bien reconnaître qu'au début des années soixante dix, la réhabilitation n'était pas le souci principal, nous avons vite compris l'utilité de la prise en compte dès la phase de projets de la réhabilitation des terrains. Les techniques ont considérablement évoluées et les progrès que nous avons faits dans la connaissance même de la revégétalisation (souvent avec les chercheurs du CEMAGREF) nous ont permis d'obtenir aujourd'hui des résultats intéressants dans la réhabilitation des zones terrassées.
Avant de laisser la parole à Alain BEDECARRATS sur ce sujet, je voudrais vous parler d'un cycle écologique original puisque c'est le thème de cette table ronde.
Les stations de Tarentaise, avec les nombreux touristes qu'elles reçoivent sont à l'origine de boues résiduelles à la sortie des stations d'épuration (aux normes C.E.). Une partie de ces boues est compostée, mélangée à du fumier et de la sciure, deux autres sous-produits locaux, pour subir après une longue phase de maturation, une transformation en un produit stable réutilisable sur les sols dénudés. Ce compost sert de support à des semis qui servent après trois ou quatre ans à nouveau de pâturage aux troupeaux, qui produisent du fromage, qui nourrit les touristes qui produisent des boues dans la station d'épuration : la boucle est bouclée.
Un dernier aspect concernant la gestion écologique des territoires, c'est la lutte contre le reboisement naturel et la fermeture des paysages. De nombreux champs et près autrefois entretenus, ne sont même plus pâturés aujourd'hui. Ils sont menacés d'embroussaillement puis de reboisement à court terme. La forêt avance et les paysages constitués par l'homme au cours des siècles disparaissent à grande vitesse.
C'est pourquoi dans notre région, replanter des arbres n'est pas écologiquement correct. Il vaudrait mieux en couper pour une bonne gestion de la forêt et débroussailler.
Aux altitudes des villages, les derniers habitants et les trop rares paysans, avec souvent des subventions européennes, déboisent et débroussaillent pour garder les chemins et les murs de soutènement des champs. Aux altitudes plus élevées où la présence pastorale a empêché pendant des siècles l'envahissement par les broussailles, les derniers à lutter contre l'aulne vert (arcosses ou varosses suivant le département) sont les services de pistes, principalement sur les versants Nord, utilisés par les stations et peu par les agriculteurs qui ont le choix aujourd'hui à cause de la déprise agricole en montagne. Le débroussaillage des pistes devient une activité de plus en plus importante et des solutions extrêmement variées existent. La plus efficace est aussi la plus écologique, c'est la présence de chèvres et de moutons, mais sa rentabilité est la plus basse.
Les stations du style de celle où je travaille ont toutes le même mode de réflexion (plus ou moins avancée il est vrai) et pensent à une certification Iso 1400, selon les normes du management environnemental.
Après ces généralités, je cède la parole à Alain BEDECARRATS, Chercheur en Ecologie au CEMAGREF qui viendra, je l'espère, avec une démarche scientifique, confirmer le sens des propos que j'ai tenu en vous présentant les résultats d'études récentes en abrégé de quelques minutes, mais nous pourrons bien sûr répondre ensuite à diverses questions.
Merci de votre attention.