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Écosystèmes et biotopes sensibles de l'espace alpin : conséquences pour le développement touristique Thomas SCHEURER - Commission inter-académique de la recherche alpine (ICAS), Bern, Suisse
Résumé
Dans quelle mesure le développement touristique met-il en danger les écosystèmes, biotopes et paysages alpins ?
1. Jusqu'à présent, seul 1/3 environ des régions et 1/5 des communes alpines est marqué par le développement touristique. Le tourisme ne représente donc pas un danger de grande envergure pour l'environnement alpin.
2. Dans les régions fortement touristiques, cependant, le tourisme a entraîné une pollution considérable des écosystèmes, biotopes et paysages, appauvrissant ses propres ressources (un environnement et des paysages alpins intacts) par un effet de feed-back négatif. Les dommages écologiques sont les plus importants là où l'exploitation touristique se fait de manière extensive en pleine nature, c'est-à-dire sur des domaines qui ne sont ni cultivés ni protégés, et particulièrement sensibles aux interventions humaines et aux perturbations.
3. Les paysages de culture ouverts et le rôle stabilisant de l'exploitation agricole des écosystèmes alpins représentent une contribution essentielle du secteur agricole et forestier en vue d'une exploitation touristique. Le bon fonctionnement des exploitations agricoles et forestières profite par conséquent au tourisme, qui en partage la responsabilité. Les conséquences négatives du recul de l'agriculture concernent en premier lieu les terrains en pente, montagneux à subalpins, et se manifestent entre autres par la dégradation des paysages et des biotopes. Le retrait de l'activité primaire affecte donc les zones de basse et moyenne montagne qui représentaient encore le paysage alpin humanisé et intact.
4. Les plus grands dangers qui pèseront encore à l'avenir sur les écosystèmes et les biotopes alpins résident dans la dynamique de croissance expansive du tourisme, si le développement de la capacité de transport et d'accueil ou la création de nouvelles offres axées sur le marché du tourisme réduit toujours plus la prise en compte des données écologiques et àccentue de plus en plus la pression sur les zones sensibles.
Concentration de l'exploitation touristique dans l'espace alpin
L'espace alpin est l'une des régions de repos les plus importantes d'Europe. Le tourisme est donc un facteur de revenu et de développement significatif pour les 12 millions d'habitants de cet espace montagneux. Les analyses effectuées par BAETZING (1995) pour 41% des communes des Alpes montrent cependant qu'à l'échelle de la chaîne entière, seul un tiers des régions sont fortement touristiques (sur 48% de leur surface) et que presque la moitié de toutes les régions (47%) n'ont aucune activité proprement touristique.
L'espace alpin est l'une des régions de repos les plus importantes d'Europe. Le tourisme est donc un facteur de revenu et de développement significatif pour les 12 millions d'habitants de cet espace montagneux. Les analyses effectuées par BAETZING (1995) pour 41% des communes des Alpes montrent cependant qu'à l'échelle de la chaîne entière, seul un tiers des régions sont fortement touristiques (sur 48% de leur surface) et que presque la moitié de toutes les régions (47%) n'ont aucune activité proprement touristique. A l'échelle des communes de l'ensemble des Alpes, on compte 8% de communes fortement touristiques; seules les Alpes bavaroises avec 30% et les Alpes slovènes, dépourvues de communes touristiques, s'écartent nettement de cette moyenne. Ces communes touristiques affichent une population (1500 à plus de 3500 habitants) et une superficie le plus souvent supérieures à la moyenne des Alpes.
Si l'on découpe les 41% de communes analysées (sur 6000 communes au total) par tranches d'intensité touristique (rapport lits / nombre d'habitants, sans prendre en compte les touristes journaliers) on obtient l'image suivante (BAETZING, 1995) :
-Rapport - Communes % - Nombre lits / Nbre d'habitants > 2,5 1 % 23 1,0 - 2,5 7 % 177 0,5 - 1,0 12 % 280 0,1 - 0,5 39 % 945 < 0,1 40 % 968 A l'intérieur de l'espace alpin, le tourisme présente donc une nette concentration spatiale. C'est également la concentration spatiale qui caractérise l'exploitation touristique au niveau des communes. Comme la plus grande partie des activités touristiques répandues dans les Alpes se pratiquent dans le cadre d'installations (installations de transport, réseaux de chemins, pistes de ski, centres sportifs), la part des surfaces aménagées pour le tourisme ou utilisées intensivement représente en général moins de 20 % de la superficie de la commune, par exemple 15 % à Grindelwald (WIESMANN, 1999)
La pollution des écosystèmes de montagne par l'exploitation et les aménagements touristiques se concentre donc sur des zones limitées de l'espace alpin, notamment dans les régions où s'est développé une activité touristique unique ou dans lesquelles le développement touristique est encouragé pour dynamiser le reste de l'économie.
Données fondamentales du développement touristique dans l'espace alpin
Dans de grandes portions des Alpes, le tourisme s'est développé sur des zones habitées et cultivées depuis des siècles, et qui comportaient, en comparaison avec d'autres zones montagneuses comme les Rocheuses par exemple, une grande proportion de surfaces cultivées et donc déboisées. De l'exploitation agricole et forestière sont nés des paysages humanisés, uniques et dissociés dans l'espace, qui reflètent l'adaptation spécifique et riche des exploitations aux données socioculturelles et naturelles, et qui présentent un haut degré de biodiversité ainsi qu'une grande richesse de paysages. Ces paysages alpins humanisés constituent l'une des principales ressources du tourisme alpin et un excellent motif de voyage.
L'activité primaire a ainsi rassemblé les conditions préalables à une exploitation touristique :
- L'utilisation agricole et forestière continue à marquer durablement et à "stabiliser" les écosystèmes existants (terrassement, assèchement, utilisation de la biomasse, entretien, etc.). Le tourisme s'est donc développé en grande partie sur des surfaces stabilisées et dans des zones déjà peuplées, situées hors de portée des avalanches, des coulées de boue et des éboulements ou sous la protection d'une forêt.
- Les terrains déboisés, mis en culture et exploités - qui représentent souvent plus de 50 % de la surface couverte par la végétation dans les communes - offrent des conditions favorables à l'exploitation touristique, notamment pour la construction d'immeubles, de pistes de ski ou pour l'organisation de parcours de randonnée attrayants.
Hier comme aujourd'hui, le tourisme bénéficie donc de bonnes conditions de développement dans les régions marquées par l'activité agricole. Cependant, l'exploitation touristique occulte souvent en grande partie l'utilisation agricole et forestière des terrains. Les écosystèmes, marqués par les activités du secteur primaire, entretiennent une relation étroite avec le paysage humanisé, la stabilité qu'il assure (notamment par rapport aux risques naturels) et les richesses naturelles existantes (par exemple la qualité des biotopes, la biodiversité). Ces aspects peuvent donc également être fortement affectés par une exploitation touristique ultérieure.
L'espace alpin comprend également des zones où le tourisme n'a pas trouvé suffisamment de terrains déjà préparés par l'activité agricole et forestière: la pente trop forte ou la pauvreté du sol ne permettaient aucune forme d'exploitation, ou bien le secteur primaire avait déjà abandonné ces terrains pentus dans les années 1960-1970, comme ce fut le cas dans certaines parties des Alpes occidentales. Dans ces régions, l'exploitation touristique se concentre dans les vallées et dans les alpages et zones de haute montagne situées au-dessus des zones boisées. Les sites touristiques construits après 1960 sur des zones semblables, comme les nouvelles stations de sports d'hiver, sont souvent situés en dehors des zones de peuplement existantes, sur l'emplacement des anciens alpages voire au-delà des dernières forêts. Pour construire des installations touristiques, il a fallu faire des travaux importants sur ces terrains (nouvelles routes d'accès, nivellement, défrichage).
Ces constatations permettent d'indiquer que la pollution des écosystèmes et du paysage (humanisé), causée par les aménagements et les exploitations touristiques, dépend de la présence ou de l'absence d'activités agricoles et forestières dans une zone donnée.
Systèmes d'exploitation agricole dans les Alpes
Des systèmes d'exploitation agricole (formes d'agriculture) très différents se sont développés dans l'espace alpin (MARTONNE, 1926 et MATHIEU, 1998). Mis à part les cultures intensives et les cultures spéciales (vigne, fruits, châtaignes) dans les vallées qui s'y prêtent, c'est l'élevage qui est à la base de l'agriculture de montagne dans de nombreuses parties des Alpes. L'élevage (gros bétail, ovins) a permis de dissocier géographiquement des systèmes d'exploitation différents, en les répartissant sur plusieurs paliers d'altitude. Ces systèmes d'exploitation ont en commun que les vallées, plus productives, sont dominées par les cultures de fourrage, alors que les terrains en altitude, à rendement plus faible, sont utilisés comme pâturages pendant l'été. Les terrains propres aux cultures fourragères étant limités aux vallées (zones de peuplement permanent), les cultures fourragères, dans de nombreuses régions, ont été étendues aux terrains pentus (mayens). Afin de prolonger la période de transhumance, des pâturages supplémentaires ont été gagnés sur la forêt, grâce à des défrichages sur les terrains pentus de l'étage subalpin.
L'intensité de l'exploitation diminue en général avec l'altitude, et chaque palier d'exploitation présente un écart d'intensité de culture en fonction de la qualité de l'utilisation. Les agriculteurs passent ainsi d'un palier à l'autre, du fauchage au pâturage, en fonction de la hauteur de la végétation (transhumance). La figure 1 a montre un profil général des paliers d'exploitation de l'élevage alpin. C'est sur les terrains en pente que l'on constate des écarts par rapport à ce profil. Là où les zones pentues ne sont pas cultivées ou uniquement sur des terrains en terrasses, parce que la densité de peuplement est trop faible, que le terrain ne s'y prête pas ou que les cultures ont été abandonnées, on trouve des cultures intensives dans les vallées (Valais), des pâturages ovins dans les alpages non boisés (Alpes occidentales) et des exploitations forestières sur les terrains pentus, le plus souvent boisés ou broussailleux (fig. 1 b). Les différences des systèmes d'exploitation se manifestent ainsi de manière primaire dans l'utilisation qui est faite des terrains en pente (montagneux à subalpins).
Sur la base des activités agricoles et forestières, on peut donc distinguer des zones de peuplement permanent (vallées et bas des pentes avec 3-4 coupes / an), des zones (avec 1-3 coupes ou mise en pâture / an), des alpages subalpins (avec 2 mises en pâture / an) et des pâturages alpins situés au-dessus des dernières forêts (avec 1-2 mises en pâture / an) (figure 1 a).
Pollution procédant de l'aménagement, de l'exploitation et de l'utilisation des terres par le tourisme
Le potentiel de dommages écologiques
La sensibilité des écosystèmes alpins vis à vis de l'exploitation touristique le potentiel de dommages écologiques1 entretient les rapports suivants avec la présence d'activités primaires :
- Le potentiel de dommages écologiques des terrains exploités par le secteur agricole ou forestier est nettement plus faible que celui des terrains non cultivés. La différence s'explique par les mesures d'entretien et de stabilisation prises par les agriculteurs pour maintenir la productivité des sols (reproduction ; BAETZING, 1988). Là où l'action " productive-reproductive " (stabilisante) de l'agriculture ne s'exerce pas, subsistent ou naissent des biotopes et des écosystèmes qui sont particulièrement sensibles à la pollution et aux interférences du tourisme.
- Parmi les terrains exploités par l'agriculture, ceux où l'on pratique une culture intensive ont un potentiel de dommages écologiques plus faible que les terres de culture extensive: en effet, plus l'intensité des cultures est faible, plus la particularité biologique et la biodiversité sont fortes, et par conséquent plus les biotopes sont sensibles aux perturbations d'origine humaine et aux interventions sur le paysage.
- Sur les terrains boisés, le potentiel de dommages écologiques est lié à la fonction de la forêt: les forêts protectrices et les biotopes importants pour le gibier présentent un fort potentiel de dommages écologiques par rapport à l'exploitation touristique, les forêts utilitaires sans fonction de protection, un potentiel plus faible. Il faut préciser ici que seule une petite partie des forêts alpines est directement concernée par l'activité touristique en raison de la pente des terrains.
Tant que l'exploitation touristique s'en tient aux forêts utilitaires et aux terres agricoles à culture (relativement) intensive (prairies et pâturages gras cultivés avec des moyens principalement mécaniques), le risque de dommages écologiques et de "déstabilisations" associées reste globalement faible. Quand le tourisme arrive dans une zone de culture peu intensive (par rapport à l'altitude), il faut un gros travail d'adaptation pour que les fonctions et les données spécifiques au plan de l'écologie, de la biologie et du paysage soient respectées. Ces terrains, situés sur les pentes dans la plupart des cas, possèdent souvent des particularités et une richesse de paysages particulièrement sensibles aux aménagements et à l'exploitation touristique.
Finalement, l'exploitation touristique vraiment critique pour l'écologie et le paysage est celle qui a lieu sur des zones (protégées) non cultivées, à l'état presque naturel ou abandonnées à la nature.
Écosystèmes, biotopes et paysages sensibles à l'exploitation touristique
Parmi les multiples écosystème, biotopes et paysages répandus dans les Alpes, les suivants sont particulièrement sensibles à l'impact des constructions et des perturbations qu'entraîne le tourisme (cf. fig. 1) :
Prairies et pâturages biologiquement utiles (biodiversité)
Dans les zones de cultures variées et le plus souvent extensives, ainsi que dans les pâturages subalpins, la complexité et la qualité des biotopes pour les plantes, les animaux et donc pour la biodiversité atteint des niveaux particulièrement élevés. En revanche, la biodiversité est réduite dans les zones de peuplement permanent par les influences humaines (aménagements, engrais) et à l'étage alpin par les conditions climatiques.
Les prairies pauvres et les pâturages qui ont une importance biologique ne sont que partiellement touchés et détériorés par l'activité touristique, notamment le long des pistes préparées mécaniquement ou d'installations comme les remonte-pentes, les parcours de VTT, les pistes de luge, les terrains de golf ou les chemins de randonnée.En raison du rapport étroit qui existe entre la diversité des espèces et la culture des terrains, c'est principalement de l'agriculture que peuvent venir les nouveaux dangers pour la diversité biologique sur les terrains pentus (intensification ou mise en jachère).
Biotopes giboyeux
Le gibier qui a besoin de biotopes spéciaux, très étendus, trouve les espaces assez calmes qui leur sont nécessaires dans une zone privilégiée située sur les pentes et dans les forêts qui s'étendent entre les zones de peuplement permanent et la limite supérieure des forêts. Parmi ces espèces répandues (ponctuellement) et d'une manière générale très sensibles aux perturbations, on compte entre autres les faisans, certaines espèces d'oiseaux et de pics, ou encore des ongulés (chamois, cerfs, etc.) qui plaisent beaucoup aux touristes alpins. Les zones proches de l'orée des forêts sont particulièrement sensibles aux interventions et aux perturbations humaines (elles abritent par exemple les lieux de reproduction des faisans, abris diurnes ou hivernaux des ongulés). Dans ce contexte, les installations de transport, les pistes de ski, les chemins de randonnée, ainsi que toutes les activités qui ont lieu en marge de ces installations sont particulièrement critiques, car il s'agit souvent de biotopes déjà affaiblis et de relativement petites populations (Schiess, 1988).
Les zones rocheuses et les pâturages alpins sont habités par différentes espèces spécialisées dans ces conditions naturelles, comme le lièvre des neiges, la marmotte, le chamois ou le bouquetin. Des études ont montré que des perturbations régulières, et donc prévisibles, comme celles qu'entraîne une piste ou un chemin de randonnée, ne menacent pas la survie des populations voisines. Ce qui a une influence critique sur le gibier, ce sont les activités imprévisibles, pratiquées en dehors des installations, comme le parapente, le vol libre, le ski alternatif ou le hors piste. De telles perturbations font que les chamois, par exemple, sont affaiblis à force de prendre la fuite et finissent par trouver refuge dans les forêts, dont ils mettent en danger le renouvellement par leur alimentation (BUWAL, 1996).
Zones humides (hauts et bas marécages, prairies)
Les zones humides abritent une flore très sensible aux changements hydrométriques (drainages) et aux actions mécaniques (marche, constructions, etc.). Compte tenu du temps que mettent les zones humides pour se constituer, les dégâts causés par les constructions humaines sont difficilement réparables. Ces zones sont particulièrement menacées, parce qu'elles offrent un paysage magnifique, qu'elles ont le plus souvent une faible déclivité, et qu'elles se prêtent par conséquent très bien à une exploitation touristique.
Landes broussailleuses et formations pionnières alpines
Tant que la couverture végétale n'est ni interrompue ni détruite, le tapis herbeux répandu au-dessus de la limite des forêts est étonnamment stable. En revanche, il n'est pas possible de régénérer naturellement la couverture végétale à cette altitude lorsqu'elle a été endommagée par une action mécanique (parcours de randonnée ou de VTT, pistes de ski) voire détruite (changements du terrain, nivellement, construction de routes), si bien qu'il est nécessaire de faire des semis artificiels qui ne prennent que lentement. Ces terrains sont donc sujets à l'érosion et contrastent avec l'image des landes herbeuses alpines.
Lacs et cours d'eau
Nombreux sont les cours d'eau de l'espace alpin qui ont été aménagés ou dénaturés par l'exploitation de l'énergie hydraulique, et l'on peut considérer que seuls 10 % des cours d'eau de taille supérieure sont encore à l'état naturel (MARTINET & DUBOST, 1991). Tout comme les lacs de l'espace alpin, ces cours d'eau encore authentiques représentent une attraction intéressante pour l'exploitation touristique, notamment pour les sports aquatiques comme le rafting et le canoë. Ces activités nuisent à la végétation des rives, qui supporte mal le piétinement, et la faune aquatique, surtout en période de frai ou de couvaison. De plus, des problèmes de qualité de l'eau peuvent survenir pendant le semestre d' hiver, quand l'affluence est la plus forte et que le débit des cours d'eau est réduit, les eaux usées n'étant pas suffisamment traitées.
Forêt
Les activités touristiques de montagne n'ont lieu que pour une petite partie à l'intérieur d'une forêt, et quand c'est le cas, elles se contentent le plus souvent de chemins existants, comme pour la randonnée. Les dégradations concernent les zones boisées situées aux abords des pistes de ski (défrichage, ski alternatif) ou parcours de VTT. Le danger que court la stabilité des forêts remonte à la surexploitation des bois depuis le siècle dernier, qui se fait sentir jusqu'à nos jours, ainsi qu'à la pollution atmosphérique plus récemment (nouveau type de dégradation).
Zones gelées en permanence (permafrost)
Au-dessus de 2500 - 3000 m, on trouve des zones gelées en permanence, qui dégèlent superficiellement en été. La construction, la modification des terrains et le changement du système d'écoulement des eaux en zone de permafrost peuvent entraîner des glissements de terrain ou favoriser les coulées de boue et de pierres, créant un danger y compris pour les zones de plaine. On peut prévoir qu'avec le réchauffement de la planète, le permafrost deviendra de plus en plus instable et les initiatives touristiques de plus en plus risquées.
Paysage naturel et paysage de culture
L'exploitation touristique et les constructions qu'elle induit a beaucoup nuit à des paysages autrefois agraires en leur donnant une note technique et urbaine, surtout dans les zones d'habitation (par des constructions et des rues aménagées dans le style urbain, plus dense) et dans les alpages (installations de transport mais aussi bâtiments et routes) (GROSJEAN, 1986). Dans les régions touristiques, les paysages alpins intacts, naturels ou humanisés, sont aujourd'hui des reliques à l'écart des zones aménagées et exploitées. Quand le paysage humanisé typique, agricole et rural, a été conservé, il se situe sur les pentes encore cultivées et représente l'image agricole et rurale caractéristique des Alpes. Si le caractère rural des régions touristiques est destiné à rester visible, ces zones seront très sensibles à la construction et à l'exploitation de- nouveaux bâtiments.
Dans les régions fortement marquées par le tourisme, les paysages naturels intacts et assez étendus se limitent à l'étage alpin supérieur, dont les paysages et l'écologie sont très sensibles.
Risques liés à la dynamique de croissance du tourisme
L'exploitation touristique des terres et la pollution d'écosystèmes, de biotopes et de paysages fragiles qui en découle semblent souvent n'être qu'un résultat indirect, décalé dans le temps, de la dynamique de croissance du tourisme (MESSERLI 1989, KRIPPENDORF & MUELLER 1986).
L'utilisation qui sera faite des terres à l'avenir, et les conséquences qu'elle aura pour l'écologie, dépendra a) du développement continu des offres et des capacités et b) d'une dégradation des conditions socio- économiques pour l'agriculture.
Expansion spatiale de l'exploitation touristique
La croissance du tourisme a en général les conséquences suivantes :
- l'offre devient déficitaire
- les capacités disponibles ne suffisent plus
- les ressources naturelles et culturelles présentes viennent à manquer.
Pour maintenir la dynamique de croissance, il faut supprimer ces déficits et ces goulets d'étranglement en introduisant de nouvelles offres, des capacités supplémentaires et en dégageant de nouvelles ressources. Les sites touristiques sont alors sujets à un développement dicté par la croissance et qui possède sa dynamique propre. C'est cette dynamique qui justifie que des projets et des investissements plus importants soient faits, au nom des lois de la concurrence sur le marché du tourisme (course à l'équipement), du nécessaire développement des destinations (diversification des offres), de l'amélioration de la facilité d'accès (routes et parkings), des nouveaux segments de la demande qu'il faut atteindre ou encore au nom de la sauvegarde des emplois dans le secteur du bâtiment. Cette croissance forcée fait que le besoin d'investissement et d'action est fort, et que la marge de décision et d'adaptation, notamment vis à vis des nécessités écologiques, est réduite d'autant. Il en résulte des points de vue contrastés, partagés entre la volonté de développement et les mesures de protection (en faveur, par exemple, de l'air, du paysage, des biotopes ou de la nature).
Les régions touristiques sont marquées par des tendances fortes, qui découlent de l'expansion spatiale du tourisme et représentent un risque critique pour l'écologie et le paysage :
Expansion des zones d'habitation
L'expansion des zones d'habitation est préoccupante à plusieurs égards. Nous avons déjà parlé de l'expulsion de l'agriculture de ses terres fourragères, de la dévalorisation esthétique du paysage ou de la perte du caractère rural par des constructions urbaines (GROSJEAN, 1986). Un danger potentiel qu'il faut prendre au sérieux lors de la définition de nouveaux domaines constructibles réside dans les risques naturels (avalanches, inondations, coulées de boue, etc.).
Augmentation du trafic automobile
Le trafic touristique et local toujours croissant est responsable d'une forte consommation de surface au sol (surtout pour les parkings et les terrains d'aviation), du bruit qui règne dans le centre des villes et villages concernés ainsi que, surtout durant le semestre d'hiver et dans les zones où se forme une masse d'air froid, de problèmes de qualité de l'air avec les phénomènes bien connus qui en résultent (mauvaise qualité de l'air dans les vallées, nouvelles maladies des forêts). Dans la plupart des sites touristiques, la résolution des problèmes liés au trafic automobile est une urgence (FIF &. Metron, 1999), pour des raisons de défense de l'environnement comme pour l'image de marque. On pourrait ici prendre exemple sur les sites alpins qui ont réussi à fermer leurs rues aux automobiles (Saas Fee, Wengen, etc.).
Expansion des domaines skiables
En relation avec le développement du réseau de communication européen et de la meilleure desserte de l'espace alpin depuis les agglomérations voisines qu'il a permis, les 10-20 dernières années ont connu une augmentation massive de la capacité des transports touristiques.
En Suisse, la capacité des installations de transport en montagne a ainsi été presque multipliée par trois depuis 1970. Ce sont souvent les pics de demande causés en hiver par les clients journaliers qui ont motivé ce développement. La valeur clé était la capacité de transport entre la station, dans la vallée, et le domaine skiable.
Un développement important de ces capacités entraîne une expansion massive de la surface touristique utile (pistes de ski, ski alternatif) vers les pentes et zones rocheuses voisines ou bien une liaison avec des domaines skiables voisins. Ce phénomène affecte particulièrement les biotopes d'hiver du gibier situés à la lisière des forêts (tétras-lyre, tétras, refuges hivernaux des ongulés), qui n'occupent déjà plus qu'une fonction accessoire dans les zones exploitées intensivement.
Dans le même temps où l'on développe les capacités, on couvre depuis quelques années des surfaces de plus en plus importantes avec de la neige artificielle. L'enneigement artificiel détériore entre autres les prairies et les pâturages pauvres en nutriments et riches en espèces, et retarde l'apparition de la végétation. Mais ce qui revêt la plus grande importance, c'est le fort besoin d'eau des canons à neige à l'époque de l'année où les quantités d'eau disponibles sont les plus faibles. Il faut par conséquent construire des réservoirs et des bassins de rétention d'eau, et accepter une dénaturation massive du paysage.
Mise en exploitation de nouveaux domaines
Plutôt que dans les vallées densément peuplées ou dans les alpages qui sont déjà l'objet d'une exploitation touristique intensive, c'est sur les pentes encore peu exploitées et en haute montagne que l'on trouve les potentiels pour de nouvelles installations.
Sur les terrains pentus, ce sont les zones en terrasse qui offrent les meilleures conditions pour de nouvelles installations, comme des pistes de ski de fond ou des parcours de golf. Il s'agit souvent de zones humides particulièrement sensibles à la construction de bâtiments. C'est précisément parce que les zones humides représentent un potentiel touristique considérable que la protection des zones marécageuses est, comme en Suisse, mal acceptée par les touristes. De nouvelles installations touristiques sont esthétiquement contestables: elles s'attaquent souvent à des paysages humanisés encore intacts.
Pour pallier les hivers parfois pauvres en neige et l'élévation du seuil d'enneigement que l'on peut attendre dans l'hypothèse d'un réchauffement de la planète, ce sont aujourd'hui les domaines skiables de haute montagne, toujours enneigés, que l'on veut mettre en exploitation, comme dans le cas du Rosenhorn à Grindelwald (Suisse). Il faut opposer à ces projets de fortes objections écologiques (permafrost, paysage).
En plus des activités touristiques traditionnelles (randonnée, ski) se sont imposées au cours des dernières années de nouvelles tendances sportives, comme le golf, le VTT, le rafting, le parapente ou encore l'escalade (CIPRA 1998). L'espace ou les installations réservés à ces activités s'étendent le plus souvent au-delà des installations existantes et s'attaquent à des écosystèmes et à des biotopes encore peu ou pas dénaturés. Ce problème concerne et menace les cours d'eau naturels, les zones humides et les biotopes du gibier, encore peu perturbés jusque là.
Détérioration des conditions socio-économiques de l'agriculture
Les communes touristiques pourraient renoncer à l'agriculture ne serait-ce que pour des raisons économiques. Cependant, comme nous l'avons vu plus haut, les activités agricoles et forestières apportent une contribution essentielle2, préalable à la création de richesses touristiques (stabilisation des écosystèmes, protection des forêts, maintien de surfaces ouvertes, entretien du paysage humanisé). A ce titre, les interactions entre le tourisme et le secteur primaire comme composante de l'économie locale joueront à l'avenir un rôle central dans la préservation des écosystèmes de montagne. Les études du programme suisse MaB ont montré que le tourisme exerce des influences considérables, positives comme négatives, sur les conditions socio-économiques de l'agriculture, et ce dans trois domaines :
- celui du marché de l'emploi (possibilité de revenu complémentaire grâce à des postes à mi-temps),
- celui de l'expansion des constructions touristiques (éviction de l'agriculture de ses terres de prédilection) et
- celui de la reconnaissance de l'agriculture et de la culture paysanne dans la communauté villageoise (MESSERLI, 1986).
Si la dynamique de croissance touristique n'influence les conditions socio-économiques qu'au détriment de l'agriculture, par exemple par la rationalisation du secteur des transports, par une nouvelle expansion des surfaces réservées aux habitations et au trafic ou par le rejet de la population et de la culture paysannes dans une situation sociale marginale, elle entraînera une accélération du changement structurel des exploitations agricoles. La modernisation de l'agriculture dessinée par la politique agricole s'achemine donc sans entrave vers un petit nombre de grosses exploitations, avec quelques exploitations secondaires qui parviennent à se maintenir. Ce phénomène s'accompagne d'une concentration des cultures sur des terres agricoles (et forestières) privilégiées, du déclin de la population agricole active et de la marginalisation de la culture paysanne. Parmi d'autres facteurs défavorables, la croissance touristique menace donc les structures socio-économiques et les terrains indispensables au bon fonctionnement de l'agriculture, et sur lesquels reposent en grande partie la stabilité des écosystèmes ainsi que l'entretien (régénération) du paysage humanisé.
L'évolution que nous venons d'esquisser n'a pas de conséquences écologiques trop graves dans les zones de peuplement permanent ou au niveau des alpages, dans la mesure où l'on pratique la transhumance du gros bétail. Les terres instables en friche sont parfois situées dans des zones de départ d'avalanches.
En revanche, l'ensemble de l'étage subalpin (alpages subalpins), particulièrement sensible aux nouveaux types d'exploitation (SCHEURER, 1989), subit des changements profonds dus à la concentration des exploitations et des terres agricoles. Ces terrains sont mis en jachère sur une grande échelle et sont finalement recouverts par les broussailles. Les terres à l'abandon peuvent tout à fait être attrayantes d'un point de vue esthétique (HUNZIKER, 1995), cependant, à grande échelle et sur le long terme, elles dégradent les derniers bastions du paysage humanisé intact qui sont aussi des zones d'une grande importance biologique (figure 1).
Si l'exploitation forestière se retire elle aussi des terrains pentus, les zones d'habitation situées en dessous de forêts protectrices instables (surtout s'il s'agit d'arbres du même âge) et comprenant des axes de communication seront plus menacées, et les risques ne pourront être compensés qu'au moyen de dispositifs techniques.
Conséquences pour le développement touristique
Il ressort de cet exposé que la dynamique propre des sites à forte croissance touristique peut entraîner une expansion de l'exploitation touristique des terres par la construction d'habitations, d'installations et par la pratique d'activités en dehors des installations, et renforcer dans le même temps la concentration spatiale des activités primaires.
Cette évolution repousse et dégrade à tel point les écosystèmes, biotopes et paysages alpins que le maintien de cette tendance conduirait à un problème fondamental de potentiels et de ressources : les surfaces constructibles et exploitables par le tourisme sont largement urbanisées, et les ressources de la culture alpine et du paysage alpin très amoindries, notamment par le recul de l'agriculture.Lorsqu'on décide de maintenir la dynamique propre de ce développement, on contourne en général le problème des potentiels et des ressources soulevé par la croissance touristique en "compensant" le manque de potentiels et la pénurie de ressources aux alentours du site : on étend l'activité touristique aux zones voisines ou bien on crée un réseau commun avec les sites voisins.
Les problèmes écologiques générés par le centre de croissance sont alors répartis sur une zone plus vaste. Ce type d'expansion part le plus souvent de centres touristiques sans activité agricole importante, c'est- à-dire constitués principalement de pentes boisées.
Pour faire pièce à la dynamique d'expansion spatiale du tourisme, MESSERLI (1986) demande une réorientation qualitative du développement touristique vers des formes plus sociales et moins nocives pour l'environnement.
Cette transformation ne peut être atteinte que par le gel ou la limitation des capacités touristiques et des surfaces habitables.
La fonction de régulation de l'économie et de l'écologie qu'assume l'agriculture de montagne, laquelle repose sur les répercussions du développement touristique sur les conditions socio-économiques et socioculturelles de l'agriculture, joue ici un rôle fondamental. Un tourisme acceptable doit donc se fixer l'objectif de maintenir des activités agricoles et forestières dans un contexte socio-économique qui leur soit favorable.
Une protection conséquente des ressources, qui préserverait durablement les paysages encore intacts (sous la forme de réserves naturelles par exemple), peut être indiquée pour les sites et régions fortement touristiques. Le nombre important des parcs naturels créés dans l'espace alpin au cours des 10-20 dernières années semble confirmer les chances de succès d'une telle stratégie (SCHEURER &. KUEPFER 1997).Pour réussir cette transformation qualitative du tourisme, il est essentiel de reconnaître l'existence de besoins de croissance impérieux, qui se manifestent dans les conditions socio-économiques de l'agriculture, dans les déficits de l'offre qui s'annoncent, dans les goulets d'étranglement au niveau des capacités mais aussi des ressources naturelles et culturelles (paysages naturels et humanisés).
Dans l'optique d'un développement touristique durable, tourné vers l'avenir, il s'agit de reconnaître à temps les menaces qui pèsent sur l'écologie et sur le paysage.
Références
BAETZING, W. (1988) : Oekologische Labilitat und Stabilitat der alpinen Kulturlandschaft. Fachbeitrage zur Schweizerischen MaB-lnformation Nr. 27, Bern
BAETZING, W. & M PERLIK (1995) : Tourismus und Regionalentwicklung in den Alpen 1870-1990. ln. LUGER K. & K. INMANN (Hrsg) : Verreiste Berge. Kultur und Tourismus im Hochgebirge. Innsbruck : Studienverlag
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1 - Potentiel de dommages écologiques: processus indésirables susceptibles d'être déclenchés par l'activité humaine, en raison de la fragilité des écosystèmes. retour texte
2 - A Grindelwald (Suisse), le secteur primaire ne représente que 3 % du produit brut, alors que le tourisme en génère 92 %. retour texte
3 - Cette contribution de l'agriculture (services extra-agricoles) est aujourd'hui rétribuée ou dédommagée en grande partie par des subventions publiques, et pour une petite part seulement par le tourisme (achat de produits, revenus fiscaux profitant à l'agriculture, etc.). Le tourisme profite donc de ces services à un prix très avantageux et il est le principal bénéficiaire des aides publiques à l'agriculture de montagne.