|
|
Retour
liste Orateurs
Retour
liste Interventions
Les nouvelles tendances de la demande
Les nouvelles attractions touristiques comme alternative aux paysages naturels et culturels ?Dr Heinz Rico SCHERRIEB - Administrateur, THEMATA centres de loisirs et parcs d'attractions Société de conseil, Innsbruck, Autriche
L'importance des parcs d'attraction dans le marché du tourisme actuel
Les centres de loisirs, parcs à thème et parcs d'attraction occupent dans le monde entier une place de plus en plus importante comme destinations touristiques à part entière ou comme excursions d'une journée. Les parcs de loisirs européens enregistrent aujourd'hui à eux seuls 180 millions de visiteurs, dont 5 % passent la nuit dans une structure hôtelière intégrée ou associée au parc et située dans sa proximité.
Les piscines spéciales, de plus en plus souvent, représentent également un "Ersatz" des paysages de voyage : elles simulent les plaisirs d'une baignade aux Caraïbes, dans les mers du Sud, en Italie ou au Mexique, et, de par leur rôle central dans les complexes ou les sites touristiques, ce sont souvent les installations où le client passe la plus grande partie de son séjour. Une forte concentration de telles installations dans une destination touristique amène également une attitude de consommation qu'on ne retrouve tout au plus qu'aux sports d'hiver.
Ainsi, l'office du tourisme de Floride centrale chiffre à 3 500 $ par personne et par semaine le chiffre d'affaires réalisé grâce aux citoyens américains qui passent une nuit dans la région d'Orlando. Disneyland Paris, quant à lui, peut d'ores et déjà mobiliser plus de visiteurs que n'importe quelle autre destination touristique en France.
L'ancien modèle du paysage culturel et des parcs naturels a-t-il fait son temps ?Lorsqu'on observe ce volume de visiteurs et de chiffre d'affaires, on doit se demander si les "parcs d'attraction artificiels " ne vont pas finir par réduire à l'insignifiance le paysage naturel et le paysage culturel traditionnels. Pour analyser les causes possibles de ce phénomène, il faut avant tout remettre en cause certains comportements des touristes d' aujourd'hui :
- La vaste palette des médias électroniques, le contenu des films au cinéma et à la télévision ou la surabondance de stimuli (lumineux) dans les grandes villes sont-ils à l'origine du détachement du touriste par rapport au paysage naturel et au paysage culturel ?
- Les toujours plus nombreuses "réserves naturelles", dont l'accès est interdit, les documentaires sur la nature et les animaux, dans lesquels l'homme est stigmatisé comme un être "criminel", responsable de tous les changements négatifs, n'ont-ils pas pour effet de rendre la nature "intouchable" ?
- La nature et la culture, telles qu'elles se présentent ou telles qu'on les présente, sont-elles tout simplement trop inintéressantes ou trop ennuyeuses pour un visiteur contemporain ?
D'une manière générale, on constate que l'acceptation croissante et toujours plus large des parcs d'attraction et de loisirs, même parmi les couches sociales bénéficiant d'une éducation supérieure, et que l'influence positive sensible qu'exerce la présence de telles installations "artificielles " sur la décision de réserver un séjour, indiquent clairement que ces nouveaux centres représentent au moins une alternative aux offres touristiques développées qui reposent sur des paysages naturels ou culturels. Va-t-on assister à une substitution croissante et à grande échelle d'un type d'offres par l'autre? La réponse dépend de plusieurs facteurs, qu'il faut examiner de plus près.
Nature brute ou nature mise en scène ?
Il y aura toujours la "nature brute" d'un côté et les "parcs Disney" de l'autre, en raison des spécificités des deux offres dans l'aménagement et la technique. Cependant, est-il possible de réduire ces oppositions ?
Du comportement de la nouvelle génération de touristes en matière de médias et de voyages, on peut déduire que des changements radicaux ont eu lieu dans la façon de percevoir et de ressentir. Ces changements contribuent à modifier les critères selon lesquels on apprécie les destinations touristiques.
La quantité de stimuli que le client doit traiter dans cette ère médiatique lui a appris à être multi-sensoriel, multi-capable et multi-disponible. Le client d'aujourd'hui recherche donc une multitude de stimulations simultanément "disponibles", un bouquet de stimuli concentrés en un lieu unique. Le consommateur à facettes multiples désire des activités variées qui se fondent en une expérience unique, une combinaison d'éléments émotionnels et sensoriels, avec des activités motrices.
Les offres actuelles - cela vaut en particulier pour les destinations culturelles - sont au mieux riches en informations, mais rarement divertissantes, parce que les "gardiens de la culture" ne veulent pas appliquer les recettes de l'industrie du divertissement. L'information est le plus souvent purement "factuelle". Mais lorsqu'on ne sollicite que l'intelligence, le rêve, les émotions et le plaisir ne sont pas au rendez- vous.
L'audimat réalisé par les événements culturels, les documentaires sur la nature et les animaux ainsi que les thèmes historiques montre que le public a en principe beaucoup d'intérêt pour les domaines de la nature et de la culture. Cependant, les touristes, en tant que destinataires des messages des historiens de la culture ou des conservateurs des monuments et des sites, ne comprennent plus la langue qu'on leur parle, ou bien le message manque d'impact, parce qu'il est mal transmis.
Faut-il par conséquent transmettre ou préparer la culture et la nature sous la forme d'un parc de loisirs à thème ?
Comme le montre au moins en partie le concept du Puy du Fou, la formule d'un parc à thème peut convenir à la présentation d'événements historiques "délimités et complexes" ou de domaines culturels. La technologie des loisirs offre une gamme de possibilités pour transmettre le message souhaité sous une forme que le visiteur attend et accepte.
Même si l'instrumentation est adaptée, il ne faut pas oublier que le visiteur, au bout du compte, cherche à se divertir plutôt qu'il n'est avide d'apprendre. C'est pourquoi le concept des parcs qui font appel à l'implication des gens (par ex. sur le thème de l'environnement) n'a jamais de succès: les historiens et les défenseurs de l'environnement, dans leur ardeur missionnaire, ne tiennent souvent aucun compte du principe d'un divertissement qui instruirait dans un deuxième temps. Cet oubli a lieu parce que les spécialistes ne sont pas prêts à réduire le contenu informatif à l'essentiel, à opter pour une mise en scène émotionnelle et positive et à renoncer aux discours culpabilisants.
Malgré diverses tentatives pour présenter des sujets historiques ou biologiques selon le modèle des parcs de loisirs ou à sensations traditionnels, il reste un large spectre d'offres portant sur la nature et la culture qui ne se prêtent pas à cette forme de présentation et d'exploitation. Mais comment maintenir ou augmenter l'attractivité de ces offres en les traitant différemment, face à une perception sensorielle différente du visiteur ?
La mise en scène
Il s'agit de rendre le visiteur actif, de l'inciter à se consacrer mentalement et parfois physiquement au contenu naturel ou culturel qu'on lui présente, même s'il n'a aucune connaissance du domaine et s'il ne s'y intéresse pas particulièrement, mais uniquement sur la base de sa soif de divertissement et de sa curiosité, qui n'est le plus souvent pas très forte.
Dans ce contexte, la mise en scène signifie en premier lieu une "gestion des sentiments" où l'émotion est éveillée par des symboles et des signaux - qui proviennent justement de notre héritage culturel. Pour éveiller et orienter cette émotion, on dispose de l'instrumentation de l'industrie du film et du divertissement, dont le but est de déclencher chez le visiteur un processus complexe qui rassemble des activités motrices simples et des éléments émotionnels. Le touriste doit également avoir la possibilité de faire entrer en jeu sa propre imagination, son expérience, ses rêves et sa vision des choses, voire même ses préjugés, et de compléter l'offre par ses propres histoires annexes et ses enjolivements. Cette expérience émotionnelle est activée et pilotée grâce à une "cartographie du ressentir" (brainscripts), en tenant compte de ses expériences émotionnelles (emotional literacy) et du contexte créé par la mise en scène (theming).
Cependant, la gestion de l'expérience touristique est condamnée à l'échec si l'on choisit un mode de représentation certes correct scientifiquement, mais trop minutieux pour laisser de la place au visiteur et à sa façon de ressentir. Celui-ci n'a le plus souvent pas beaucoup de connaissances historiques et il est bien moins friand de détails qu'un historien ou un spécialiste de l'art, surtout pour ce qui est des sites culturels incontournables. A Versailles, il s'identifiera volontiers aux jeux amoureux et aux intrigues de la vie de cour, plutôt qu'il ne cherchera à savoir de quel artiste (inconnu) est la fresque du plafond ou sur quelle allégorie inaccessible elle repose. C'est donc en premier lieu le contenu réel du message qui est décisif pour le succès du spectacle et pas seulement la dramaturgie, c'est-à-dire la formulation du message.
La technique n'est pas un but ni une attraction en soi, mais un moyen de mise en scène
L'enthousiasme suscité par les possibilités techniques, notamment les films et les effets virtuels, conduit de plus en plus fréquemment les organisateurs à utiliser ces techniques comme un alibi, et souvent comme une fin en soi, sans les rattacher à une mise en scène globale.
Certes, un film IMAX peut présenter des processus historiques de manière plus transparente et plus captivante qu'une collection d'objets d'usage, de tableaux de présentation et de costumes, et les possibilités qu'offrent les présentations virtuelles interactives sont fascinantes. Cependant, l'emploi de ces médias n'apporte aucune amélioration si le visiteur, plutôt que d'être invité à rêver, a seulement la possibilité, comme dans une visite de musée virtuelle, de focaliser son attention sur des détails isolés, associés à des exposés d'histoire de l'art et à une chronologie. Les innovations technologiques ne s'intègrent à une mise en scène réussie, à laquelle le public adhère, que lorsque les détails racontent des histoires et que les images font rêver les spectateurs.
Des bandes dessinées, pas d'épopées
Si les possibilités techniques ont changé, la façon de parler et de penser des visiteurs a également évolué.
Petit à petit, les livres sont remplacés par une multitude de périodiques et les lecteurs préfèrent des articles courts à de longs traités. La littérature de divertissement utilise de plus en plus souvent la bande dessinée comme une synthèse de l'image et du langage. Il se peut que l'expert de l'art et l'historien rejettent cette forme d'expression, mais s'ils ne savent pas utiliser ce langage, ils n'atteindront pas le public. Disneyland est une bande dessinée tridimensionnelle et son succès repose peut-être sur ce fait.
Des synopsis plutôt que de l'histoire régionale
Jusque là, la surestimation des connaissances des touristes en matière de géographie, d'histoire et d'histoire de l'art posait déjà problème. L'internationalisation toujours plus marquée du public décuple le problème de la transmission effective d'un message. En plus de textes toujours plus courts, il faut dans l'idéal proposer au visiteur des paramètres qui lui soient compréhensibles. On peut ainsi faire des rapprochements chronologiques entre le monument, ou les événements historiques ou culturels concernés, et des événements tirés de la culture du pays d'origine du touriste. Générer une image unique, locale, ne suffit plus: le visiteur a besoin de synopsis, c'est-à-dire de "films" qui défilent en parallèle dans sa tête. Il n'est pas possible de créer ce parallélisme sans les ressources de la technique et de la mise en scène issues de l'industrie du spectacle.
Le rêve, sans le réveil
De nos jours, le touriste est certes en mesure de traiter plusieurs contrastes en même temps grâce à sa pluri-sensorialité, mais il ne vit un rêve que s'il "ne se réveille pas". Pour l'offrant, cela implique une mise en scène intégrale, de grande qualité, adaptée aux besoins psychologiques et physiologiques des spectateurs, qui n'apporte pas seulement de la satisfaction, mais la joie causée par un événement inhabituel.
"Small is beautiful"Ce sentiment de joie lié à une expérience émotionnelle peut être suscité partout, pour n'importe quel événement, et surtout dans le cadre des offres touristiques qui ont trait à la nature, à l'art et à l'histoire. Pour cela, pas besoin de parc à thème, de géode ou d'architecte génial. Même les petites attractions ont par conséquent la possibilité de se servir de l'instrumentation technique et dramaturgique des grands parcs à thème. Il s'agit pour les paysages naturels et culturels traditionnels d'adopter un nouveau langage, une nouvelle façon de "se montrer" qui corresponde à la manière actuelle et future qu'ont les touristes de penser, de ressentir et de se comporter.
Les centres et les destinations touristiques qui ne comprennent pas ce point deviendront des réserves pour quelques rares intellectuels et experts et survivront comme scènes tt culturelles" secondaires, alors que les courants touristiques pertinents continueront de progresser et se fixeront l'objectif de tenir la promesse qu'ils ont faite et qu'attendent les touristes: une impression de bonheur donnée par une expérience de voyage.
Seule une adaptation aux visiteurs et à leurs attentes peut donc préserver les paysages naturels et culturels ainsi que leurs monuments associés d'une substitution par des parcs d'attraction purement artificiels.