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Le principe de "durabilité " dans le domaine du tourisme d'un point de vue philosophique et éthique et dans l'optique des Générations futures
Où mène le voyage ? Et Qui en fait partie ?

Olga RUBITSCHON - Philosophe, Bâle, Suisse

 

Préambule

Mesdames et Messieurs, je me réjouis que vous soyez prêts à vous consacrer à la philosophie pendant les 20 prochaines minutes. Mon intention est d'exercer sur vous une influence philosophique durable. Je tiens à préciser tout de suite ce que je n'entends pas par là. Je ne compte pas vous donner de recette miracle, ni d'absolution pour les fautes commises ou prévues, ni encore de consolation pour les dangers qui nous menacent. En bref : je ne cherche pas à vous tranquilliser. Plutôt le contraire, mais d'une manière particulière.

Je fais cette mise au point afin de ne pas faire naître de faux espoirs, malgré toute la joie que j'ai d'être "interrogée en tant que philosophe". La philosophie ne rend en général pas la vie plus facile.

Mais qu' a-t-elle à offrir et que doit-on attendre d'elle ?

Le mot "philosophie" signifie depuis Platon "amour de la sagesse" et justement pas la possession du savoir. L'art du philosophe consiste d'abord dans le questionnement. Selon Emmanuel Kant, tout le domaine philosophique se résume en quatre questions : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que puis-je espérer ? Qu'est-ce que l'homme ? L'artisanat philosophique consiste à développer et à justifier des réponses à ces questions.

Pour le sujet qui me préoccupe, la réflexion philosophique sur le tourisme, c'est l'éthique qui est au centre du débat, c'est-à-dire la deuxième question de Kant : que dois-je, que devons-nous faire ? Devoir au sens de l'obligation morale et de l'exigence d'une action justifiable.

Comprenez-vous maintenant de quoi je parle ? Je vais faire un autre petit détour. Nous voilà rassemblés en un lieu très beau et attrayant, au milieu de montagnes magnifiques : à Chamonix, au pied du Mont-Blanc, une perle touristique. Nous profitons de l' hospitalité et, au passage, de la beauté de la nature qui nous entoure. Ce que nous faisons là s'inscrit dans une tradition, même si elle n'existe pas depuis des temps immémoriaux. Nous sommes arrivés des quatre coins de la planète, parfois au terme d'un voyage assez long, mais qui le plus souvent est l'affaire de quelques heures et qui est tout au plus le prétexte à faire un peu de conversation, qui en tout cas ne nous a pas empêchés d'être ici aujourd'hui.

Qu'en était-il il y a 200 ans de cela ? Après que Salomon l'eut enfin convaincu d'accepter une invitation à Londres, Joseph Haydn quitta Vienne le 15 décembre 1790, traversa Munich, Wallerstein et Bonn en diligence, atteignit Calais vers la fin du mois, prit un bateau à voile et, grâce à un vent relativement favorable, parvint à Douvres le jour de l'An 1791. Il arriva à Londres encore un jour plus tard, soit deux semaines et demi après avoir quitté Vienne.

Aujourd'hui, nous voyageons autrement et, sauf quand nous nous rendons à une réunion ou au travail, c'est le plus souvent pour notre plaisir personnel. De ce point de vue, malgré quelques avant-gardistes au XIXème siècle, le tourisme est une "success story" du XXème siècle. On pourrait dire, pour employer une formule un peu polémique, que le monde est devenu, au travers des différentes étapes de la civilisation, du défrichage pour l'agriculture à l'exploitation des richesses minières et à l'industrialisation, en passant par l'organisation des loisirs, un article de consommation.

La conséquence : l'effondrement de l'écosystème, que l'on peut désormais se représenter, a entraîné une étonnante demande de philosophie et d'éthique. Qui peut proposer une ligne de comportement qui rende compte de notre situation actuelle ? Comment contrer la menace que nous avons nous-même fait naître ? Sur quels points nous sommes-nous trompés ? En bref: que devons-nous faire à présent ?

Ces questions font indirectement apparaître deux aspects de ce que l'on peut attendre de la philosophie. Je les nomme : diagnostic et thérapie. J'utilise donc volontairement deux notions qui appartiennent à la science médicale, qui n'est finalement pas une science exacte. Vous vous rappelez : "pas de mode d'emploi" et "pas d'absolution" !

Voici comment mon exposé se poursuit : pour le diagnostic (II), je fais appel à deux tempéraments très différents : Ulrich Horstmann et Gernot Böhme. Pour une possible thérapie (III), je soumets à votre examen : Hans Jonas. La conclusion (IV) présentera mon résumé "durable".

Diagnostic
Ulrich Horstmann : l'apocalypse a déjà commencé

"L'apocalypse est arrivée. Nous autres, les monstres*, nous le savons depuis longtemps, et nous le savons tous... (Il existe) un accord secret, un grand consensus tacite : nous devons mettre un terme à notre existence et à celle de nos semblables, le plus tôt et le plus rigoureusement possible - sans pardon, sans scrupule et sans survivants... Qu'est-ce qui pourrait supporter ce que le monstre appelle "l'histoire universelle", sinon l'espoir de la catastrophe, de la fin, de l'effacement des traces..., le monstre (en a aujourd'hui) enfin assez des boniments, des utopies, des visions paradisiaques et des histoires saintes, et, prenant son courage à deux mains, il a regardé l'inéluctable dans les yeux... Le vrai jardin d'Eden, c'est le désert. Le but de l'Histoire, c'est un champ de ruines qui s'érode. Le Sens, c'est le sable porté par le vent, qui s'écoule, par les orbites, sous une voûte crânienne."1

"Indécentes et prétentieuses"2, voilà comment Ulrich Horstmann qualifie lui-même ces phrases sur lesquelles s'ouvre son petit ouvrage "Le monstre - contours d'une philosophie de la fuite humaine". Pour les prononcer, il faut se placer dans une perspective anthropofuge, telle qu'on pourrait l'avoir d'une capsule spatiale qui se trouverait sur une orbite n'autorisant aucun retour sur Terre et qui le saurait. Depuis un tel point d'observation, on aperçoit toute l'histoire de l'humanité, des premières mythologies en passant par l'histoire de la philosophie, de Platon à Machiavel, Montaigne, Hobbes, Leibniz, Voltaire, d'Holbach, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche jusqu'à notre siècle, avec Gehlen, Cioran et Foucault. La révélation que l'on en retire : "... que nous ferions mieux de ne pas être"3, dévoile le sens de l'histoire du monstre, son propre anéantissement physique et l'effacement de tout souvenir de l'euphémisme Homme. Ce n'est qu'après que ce sera "de nouveau le paradis sur Terre"4. Il est du devoir d'une conscience anthropofuge d'y apporter sa contribution : "Prenons notre courage à deux mains... Notre planète au métabolisme malade, lunifions-la !"5

C'est en 1983, donc six ans avant Rio6, qu'Ulrich Horstmann a publié son "monstre", qu'il dédicaçait : "A ce qui n'est pas encore né et aux Yahoos qui sauront distinguer la science de la satire". Pour mémoire, les "Yahoos" sont les animaux humains qui vivent au royaume des nobles chevaux, dans le "Gulliver" de Jonathan Swift.

Dans ce sens, le tour d'horizon de Horstmann est l'histoire de la conscience qui a toujours perçu ce qui pourrait être et qui n'est pas, à savoir que nous sommes, comme Horstmann l'a exprimé, livrés pieds et poings liés à un processus qui nous amène à nous éliminer nous-mêmes et que nous ne pouvons pas diriger, contrairement à ce dont certains philosophes voudraient bien se persuader.

Ulrich Horstmann n'est pas philosophe de métier, il est angliciste. Je comprends ce qu'il a voulu dire dans son livre comme une tentative de philosophie diagnostique prenant en compte le don le plus dangereux du "monstre", celui du refoulement et de la minimisation.

Gernot Böhme : notre rapport à la nature est dénaturé

"Si l'on avait le choix entre un bain de mer et un bain dans une piscine, si l'on avait le choix entre une pomme non traitée et une pomme pulvérisée et paraffinée, si l'on avait le choix entre passer des vacances dans un site naturel préservé et dans un complexe industriel comme Ténérife, la réponse serait claire: la nature, naturellement. A condition bien sûr qu'il n'y ait pas de requin, ni de méduse venimeuse, ni de sac plastique dans la mer, que la pomme ne soit pas grêlée ou pleine de vers. A condition que la nature sauvage soit un paradis."7

C'est sur ces phrases légèrement provocatrices que commence le livre de Gernot Böhme, "La nature, naturellement", paru en 1992, trois ans après Rio. Il analyse notre rapport à la "nature" avec une clarté déconcertante : c'est un rapport perturbé. Le mot "naturellement" a perdu de son évidence. Et aucune définition de la nature proposée par la philosophie naturelle au cours de l'histoire ne peut rendre compte du rapport que l'homme contemporain entretient avec elle.

Il suffit d'examiner les cinq tentatives, devenues "classiques", de définition de la notion de "nature" pour s'en convaincre. Différentes notions ont bien été opposées à la "nature" et à la qualité "naturelle", mais elles ont finalement plutôt dénaturé notre vision de la nature qu'elle ne l'ont éclairé.8

Il faut citer premièrement la distinction (que font les sophistes) entre la nature et ce qui est déterminé par l'homme, que nous retrouvons dans l'opposition du droit naturel et du droit positif. C'est finalement sur cette différence qu'ont été définis les droits de l'homme.

Une deuxième définition oppose (selon Aristote) la nature à la technique. Ce qui est naturel vit par soi-même, ce qui est technique dépend entièrement de l'homme. Aristote donne l'exemple suivant: si l'on enterre un lit en bois de saule, il n'en naîtra pas un lit mais un saule. La nature se régénère elle-même.

Troisièmement, la notion de naturel peut être définie par opposition à ce qui est affecté et dépravé (tradition de Socrate, cyniques, stoïciens). Dans ce sens, un mode de vie mesuré est naturel. Mais cette distinction fait également ressortir ce qui n'est pas considéré comme naturel, ou qui est en contradiction avec l'ordre de la Création (tradition de Saint Paul) - par exemple l'homosexualité.

Une quatrième définition oppose la nature à la culture, sépare le naturel du civilisé (la maxime de Rousseau "Retour à la nature !" fait apparaître cette idée, même si Rousseau rejette les interprétations historiques). Les voyages d'exploration du XVIIIème siècle ont rendu populaire l'image du "bon sauvage" (exemples célèbres : Karl May et Castaneda) .

Enfin, cinquièmement, on trouve la proposition de distinguer la nature intérieure de la nature extérieure (Descartes, Kant). De ce point de vue, il existe la nature du monde extérieur, les objets, que nous percevons par nos sens; mais il y a également la nature intérieure, l'âme. Cela correspond, dans une autre terminologie, à la distinction entre le soi et le non-soi. La démarcation traverse donc ici la nature elle-même.

Selon Böhme, la conclusion que l'on peut tirer des principales définitions philosophiques de la nature est la suivante : "Aujourd'hui encore, elles sont sous-entendues dès que l'on se réfère à la notion de nature. Il se pourrait cependant que ces sous-entendus ne soient plus légitimes, parce que les oppositions... évoquées ne sont plus opérantes. La notion de nature prend par conséquent un caractère indéfini, les références à la nature relèvent de l'idéologie..."9

Qu'est-ce que cela signifie en clair ? Aujourd'hui, celui qui parle au nom de la nature ne se réfère qu'en apparence à quelque chose d'évident, car nous ne savons en fait pas clairement ce qu'est la nature et ce que nous entendons par nature, pas plus que nous ne savons quelle nature nous voulons. Il ne faut pas non plus ignorer que les anciennes conceptions de la nature ont une part de responsabilité importante dans les problèmes que connaît actuellement l'environnement. On attend donc de la philosophie qu'elle fournisse une nouvelle réponse à la question: qu'est-ce que la nature ?

Pour Gernot Böhme, c'est le rapport de l'homme à la nature qui est au centre de la question philosophique : "Qu'est-ce que la nature ?". Il est nécessaire de réviser ce rapport qui se dégage de la dialectique de l'appartenance ou de la non-appartenance de l'homme à la nature.10 L'objectif est une notion de nature qui ait une influence normative sur notre comportement.

La demande d'une nouvelle éthique est selon Böhme fondamentalement l'exigence d'une nouvelle philosophie naturelle, préalable à des recommandations éthiques responsables sur la manière dont nous devons nous comporter vis à vis de la nature et de nous-même.11 On sait tout aussi clairement par où il faut commencer. "S'il est possible d'introduire par la réflexion une révision du rapport de l' homme à la nature, c'est la critique de la philosophie de la raison, de la conscience et du sujet, actuellement en cours, qui en fournira la base."12

En collaboration avec son frère Hartal, Gernot Böhme a effectué cette critique. "L'Autre de la raison" a fournit une critique du siècle des lumières, le décrivant comme un processus de démarcation par rapport à tout ce qui n'est pas raisonnable, à l'irrationnel, à ce qui n'est pas convenable, au corps, au désir, aux sentiments, à l'imagination - à la nature. "Ce qui a fait son apparition sur la scène historique sous la forme d'une universalité anthropologique à la fin du XVIIIème siècle, "l'Homme", le "moi intelligible", le "citoyen responsable", est un produit et une décision."13 Réviser cette décision, et par conséquent créer la base d'une nouvelle éthique, voilà la tâche d'une nouvelle philosophie naturelle.

Et maintenant ? Comment continuer ? Que faire de la provocation anthropofuge de Horstmann et de l'appel à "l'Autre de la raison", à une nouvelle philosophie de la nature et à une nouvelle éthique ?

Hans Jonas a selon moi saisi et accepté - d'une manière pour ainsi dire préventive - aussi bien la provocation que l'exhortation. L'aspect "préventif" ne doit pas nous étonner : les philosophes n'inventent pas les problèmes qui nous préoccupent ; premièrement, ils sont tout simplement concernés personnellement, et deuxièmement, le dialogue a déjà commencé. A titre d'exemple, Horkheimer et Adorno avaient déjà parlé de la "dialectique des lumières", et c'était en 1944.14

Thérapie
Hans Jonas : le principe de responsabilité

Hans Jonas ne parle pas directement d'une éthique de la philosophie naturelle. Son ouvrage principal "Le principe de responsabilité" porte le sous-titre : "Essai d'une éthique pour la civilisation technologique".15 Mais Jonas demande lui aussi une nouvelle éthique.
"Prométhée, définitivement déchaîné, à qui la science donne des forces sans précédent et l'économie un élan inépuisable, appelle de ses vœux une éthique qui, en lui fixant une entrave délibérée, empêchera sa puissance de faire le malheur de l' humanité... L'asservissement de la nature, qui était censée faire le bonheur des hommes, par la démesure de son succès, qui s'étend désormais à la nature de l'homme lui-même, a fait naître le plus grand défi que l'homme ait lui-même posé à sa propre existence."16

Que doit donc apporter une "nouvelle" éthique ? Jonas emploie une formule presque platonique : elle ne se consacre "pas seulement au sort de l'homme, mais aussi à l'image de l'homme, pas seulement à la survie physique, mais aussi à la préservation d'un être (humain) intact"17. La nouvelle éthique ne parle pas seulement de moi et de mon prochain, ici et maintenant. Elle parle de la possibilité de l'existence humaine dans l'absolu - y compris de la vie future. Aucune éthique n'avait jusque là intégré cette dimension future. La nouveauté absolue consiste dans le fait qu'il s'agit là d'actions dont l'effet se fera encore sentir dans un avenir lointain.

Autrement dit : le Bien, duquel doit procéder une nouvelle éthique ne concerne pas seulement tous les hommes à qui j'ai à faire ou qui seront directement touchés par mon action, les hommes qui vivent aujourd'hui, mais l'humanité comme idée. Le Bien, duquel doit procéder une nouvelle éthique ne concerne pas que le présent immédiat, ni le temps futur qu'il me sera encore donné de vivre, ni le futur des prochaines générations, mais le futur en général. Le Bien, duquel doit procéder une nouvelle éthique, doit pouvoir indiquer le chemin à suivre même quand on ne peut pas prévoir clairement quels dommages, quelles menaces ni quels avantages résulteront d'une action donnée, voire si ces effets sont indissociablement liés.

Un Bien de ce type représente un défi total pour la responsabilité, l'élément fondamental de l'éthique. Des pas de géant doivent être faits : de l'individu à la communauté mondiale, d'ici et maintenant à un futur sans limite, du "soit bon, soit mauvais" à la maîtrise du "bon et mauvais à la fois". Il faudra de plus de la force de persuasion pour faire en sorte qu'une telle notion de Bien soit généralement acceptée.

Hans Jonas croit avoir trouvé un impératif qui prenne en compte toutes ces exigences. Le voici : "Agis de telle manière que les conséquences de tes actes soient compatibles avec la permanence d'une vraie vie humaine sur Terre !"18

Cette formule implique indirectement les jugements suivants : la vraie vie humaine comprend la liberté et la dignité de l'individu. Nous avons certes le droit de mettre le cas échéant notre propre vie en jeu, mais pas celle de l'humanité toute entière. Toutes les actions sont jugées au bout du compte aux effets qu'elles produisent. L'humanité future a un droit à l'existence qui correspond pour nous qui vivons aujourd'hui à un devoir.

Jonas sait que son impératif n'est pas facile à justifier. Il n'y parvient qu'en passant outre à un théorème qui n'avait jamais été réfuté dans l 'histoire de la philosophie. Le philosophe anglais David Hume a établi qu'on ne peut pas déduire un Devoir d'un Être. On peut faire autant d'observations que l'on veut sur les choses telles qu'elles sont, on ne pourra jamais en déduire logiquement comment elles doivent être.19
(Celui qui le fait tout de même commet une "fausse déduction naturaliste". )

Jonas ne l'accepte pas ; selon lui, c'est le contraire qui est vrai. Chaque Être humain contient son Devoir. L'exemple type de l'exigence d'un Devoir liée à tout Être est la responsabilité des parents envers le nouveau-né. Pour Jonas, elle est la preuve concrète que la vie doive être au monde. Dans la vie quotidienne, la responsabilité apparaît dans la relation qui existe entre le pouvoir et le savoir. Le fait que les parents soient capables de prendre soin de l'enfant est la preuve qu'ils doivent également le faire. Jonas retourne la phrase de Kant. Kant dit : "Tu peux, car tu dois!" Jonas réplique : "Tu dois, car tu peux !"20

La prise de conscience effective de la responsabilité, que cet impératif exige, est possible grâce à une sorte de vertu préventive dont sont capables tous les êtres humains : l'anticipation du danger. Jonas l'appelle "l'heuristique de la crainte"21. Ce n'est pas facile à comprendre, car la notion de crainte a normalement une connotation négative. Cependant la crainte dont parle Jonas n'est pas marquée par l'abattement, mais par l'action.

Qu'est-ce à dire ? Il nous est beaucoup plus facile de reconnaître un mal qu'un bien. Ce n'est que quand nous avons peur pour quelque chose que nous prenons conscience de sa valeur. Seule la crainte de la perte nous donne un conseil éthiquement défendable, surtout quand l'issue d'une entreprise est incertaine, quand les dommages et les bienfaits potentiels ne peuvent pas être clairement séparés. En pareil cas, estime Jonas, c'est le pronostic le plus mauvais qui doit guider nos actes. En ce sens, suivre le conseil de la crainte exige du courage et de la détermination. L'action éthique se base alors sur un sentiment qui agit sur tous et qui est intersubjectivement compréhensible. C'est la force vive qui rend l'impératif de Jonas efficace : "Ne mets pas en danger les conditions nécessaires à la subsistance indéfinie de l'humanité sur terre !"22

Avec son "principe de responsabilité", Hans Jonas a esquissé une éthique qui est consciente de la dangerosité de notre situation, même s'il cite "seulement" Prométhée et ne promet pas l'apocalypse. Avec "l'heuristique de la crainte", il a donné à cette éthique une base qui rompt avec le rationalisme unilatéral des lumières et qui donne un rôle actif à "l'Autre de la Raison", sans renoncer à la raison. Même si la notion n'apparaît pas dans son œuvre : l'éthique de la responsabilité telle que la propose Hans Jonas est une éthique de la durabilité. Elle est une thérapie possible.

Conclusion

Mon exposé touche à sa fin. Que vous ai-je raconté ? Je récapitule au pas de charge : première étape : nous sommes en plein sujet, nous ne manquons vraiment pas d'éléments pour nous rendre compte. Deuxième étape : que se passe-t-il en réalité ? Deux diagnostics exemplaires. Le "monstre" d'Ulrich Horstmann et la "nature, naturellement" de Gernot Böhme. Troisième étape : la thérapie. Le "principe de responsabilité" de Hans Jonas, l'essai exemplaire d'une éthique de la durabilité.

Où est la réponse à la question que l'on m'a posée et que j'ai posée à mon tour ? Où nous mène le voyage ? Et qui en fait partie ? Que devons- nous faire, par exemple, pour obtenir un développement du tourisme qui soit durable, aujourd'hui et à l'avenir, et qui permette aux générations futures d'avoir une pratique durable et responsable ?

Pas de mode d'emploi, pas d'absolution séculière - je vous ai avertis au début de mon exposé. Mais quoi, alors ?

Voici ma conclusion : nous n'avons pas d'autre choix que de nous prescrire le principe de responsabilité. Nous devons (!) volontairement (!) nous soumettre à une thérapie qui libère des forces que nous avions disqualifiées jusque là. Nous devons nous entraîner à utiliser la crainte de ce qui est en jeu. Nous devons avoir une vue globale de ce qui est en jeu. Il ne s'agit pas d'intérêts individuels (que ce soient mes intérêts, égoïstement, ou d'une manière plus altruiste ceux des autres), mais du monde dans son ensemble et, tout simplement, de la possibilité que l 'humanité existe. Pour appliquer ce principe à chaque petit cas isolé, à chaque décision, même très complexe, il faut du courage. Il en faut également pour admettre que, quoi que nous décidions et que nous fassions, nous devons décider et agir dans le champ du "bon et mauvais à la fois".

Günther Eich a dit un jour : "Tout te concerne."23 Il ne reste qu'à ajouter : "Rien n'est simple." Prendre conscience de cela et en tirer des conséquences pratiques : voilà où le voyage doit nous mener. Et - que nous le voulions ou non - nous sommes tous du voyage.

 

Bibliographie et notes

*NDT : Le sens courant du mot Untier est monstre, mais l'auteur joue ici sur le sens littéral de non-animal Retour au texte

(1) Ulrich Horstmann, Das Untier, Vienne/Berlin 1983, p. 7 Retour au texte

(2) ibid., p. 48 Retour au texte

(3) ibid., p. 8 Retour au texte

(4) ibid., p. 111 Retour au texte

(5) ibid., p. 110 Retour au texte

(6) Conférence de l'ONU sur le développement et l'environnement, Rio de Janeiro, 1992 Retour au texte

(7) Gernot Böhme, Natürlich Natur De la nature à 1ère de sa reproductibilité technique, Francfort, 1992, p. 9 Retour au texte

(8) ibid., p. 11 ss Retour au texte

(9) ibid., p.15 Retour au texte

(10) cf. ibid., p. 37 Retour au texte

(11) cf. ibid., p. 45 Retour au texte

(12) ibid., p. 51 Retour au texte

(13) Hartmut et Gernot Böhme, Das Andere der Vernunft Pour le développement de structures de rationalité d'après l'exen.,le de Kant, FraJCfort 1983 Retour au texte

(14) Les titres mentionnés dans cette partie sont les suivants : HCI1s Jonas, Das Prinzip Verantwortung Versuch einer fthik für die techoologische Zivilisation, Francfort 1979 Hans Jonas, Technik, Medizin und fthik Zur Praxis des Prinzips Vercrltwortung, Francfort, 1985 Hans Jonas, Das Prinzip Leben Ansiitze zu einer philosophischen Biologie, Francfort, 1994 (première publication sous le titre : Organismus und Freiheit, Göttingen, 1973) Max Horkheimer / Theodor W. Adorno, Dialektik der Aufklürung, Amsterdam, 1947 (New York 1944) Theodor W. Adomo, Negative Dialektik, Francfort, 1966 Retour au texte

(15) Hans Jonas, Das Prinzip Verantwortung, Francfort, 1979 Retour au texte

(16) ibid., p. 7 Retour au texte

(17) ibid., p. 8 Retour au texte

(18) ibid., p. 36 Retour au texte

(19) On parle de la loi de Hume ; cf. David Hume, Traktat über die menschliche Natur, Livre Il, 1739. Cf. Hans Jonas, Das Prinzip Verantwortung, p. 92 ss. et p. 153 ss. Retour au texte

(20) Hans Jonas, Dos Prinzip Verantwortung, p. 230 Retour au texte

(21) ibid., p. 6355., cf. p. 39255. Retour au texte

(22) ibid., p. 36 Retour au texte

(23) Günther Eich, malheureusement pas vérifiable pour l'instant Retour au texte

 

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