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Tourisme et développement durable - Introduction au Premier Sommet

Peter KELLER - Président du Comité scientifique des Sommets du tourisme, Président de l'AIEST, Chef du Service Tourisme, Secrétariat de l'Economie, Berne, Suisse

Problématiques

Depuis que la communauté des Etats s'est réunie pour le sommet mondial de Rio de Janeiro afin de réfléchir à la question cruciale de la survie de l'humanité, d'innombrables conférences ont été consacrées au développement durable. En rapport avec cette notion, qui fait l'objet de nombreux débats dans le monde entier, le phénomène touristique est un exemple très fréquemment évoqué. On peut donc se demander en quoi un nouveau cycle de conférences - les Sommets du Tourisme - peut encore apporter quelque chose de nouveau et de différent et contribuer ainsi utilement au débat sur le développement durable dans le domaine du tourisme. Il faut aussi se demander comment il se fait que ce soient précisément les centres urbains de Chamonix Mont-Blanc et de Genève qui s'avèrent être le lieu idéal pour cette réflexion.

On a répondu à ces questions dans toute la mesure du possible dans le Cadre conceptuel de cette première conférence sur la dimension écologique du développement durable. On ne les rappellera donc que brièvement et sommairement en guise d'introduction aux objectifs de la conférence.

Constats

A l'heure de la mondialisation, les sociétés civiles, dans les pays développés, s'intéressent davantage au maintien de l'emploi et du niveau de vie qu'à des questions d'environnement. La peur face aux 80 % de la population de la planète qui veulent leur part du gâteau dérange le bien-être et la prospérité dans les pays développés, surtout en Europe.

En outre, dans ces mêmes pays, beaucoup de choses ont été réalisées ces 30 dernières années en matière de protection passive de l'environnement. Grâce au catalyseur, on peut à nouveau s'adonner sans remords au plaisir de la conduite.

La troisième génération des centrales d'épuration a permis le renouveau de la baignade dans la plupart des lacs et des rivières.

Beaucoup de moyens ont été investis dans des machines servant à la régénération de l'air ou des eaux.

Il n'y a plus que certains cas ponctuels dans lesquels s'impose l'urgence d'une intervention dans le domaine environnemental. Certains phénomènes - tels que le trou d'ozone ou l'effet de serre - et leurs conséquences, véritables épées de Damoclès pour toute la planète, n'inquiètent guère les populations et le monde politique. C'est qu'ils se situent au-delà de nos capacités de représentation et de planification. Presque personne n'est prêt à changer de mode de vie. Or, tout ce qu'on laisse traîner ne fait que gagner en urgence.

Les gens qui vivent dans des écosystèmes sensibles, comme les montagnes ou les îles, sont moins indifférents. Ils ont la capacité de percevoir les effets des phénomènes environnementaux, tant globaux que locaux. Aux Maldives, le réchauffement constant est perçu avec préoccupation. A Chamonix, on peut se représenter ce qui se passe lorsque les glaciers reculent. Plus grandiose est la nature d'une région, plus fortement sont perçus les phénomènes naturels qui la touchent. Les catastrophes naturelles qui se sont produites au début de cette année, comme les avalanches et les inondations dans les Alpes, ont fait des victimes; nous ne saurions l'oublier.

Questions de fond

Il y a donc de bonnes raisons de réfléchir à la question du développement durable. Cependant, ce concept, à l'instar du catalyseur, a fini par tranquilliser les esprits et les consciences. Il réconcilie l'écologique, l'économique et le social par delà leurs divergences. Il est fondé sur deux convictions : 1) il existe des possibilités de développement pour tous les humains et 2) les problèmes d'environnement peuvent être résolus.

Il y a des gens qui, à propos du développement durable, parlent d'un concept sans valeur. Dans ces Sommets du tourisme, nous n'irons pas jusque là, mais nous tenterons plutôt, avec sens critique et modestie, de nous interroger sur le concept de développement durable en regard de problèmes vécus dans le domaine de l'environnement. On ne peut pas refaire un arbre à partir d'un meuble, nous en sommes bien conscients. Nous savons qu'en vertu de la loi d'entropie, la chaleur se perd avec le temps. Les activités humaines, et en particulier l'économie, ne sont pas cycliques. Il y a sans cesse de précieuses ressources environnementales qui disparaissent à tout jamais.

Depuis que l'homme s'est lancé dans le cosmos, la planète Terre est devenue un objet de gestion écologique. Une conviction est apparue: on peut planifier et gérer les cycles écologiques. Et pourtant, quels que soient les sentiments humains d'omnipotence, le souhait de diriger et de réaliser des processus écologiques complexes se heurte vite à des limites. Notre planète ne peut être gérée comme une entreprise. Le délai requis pour formuler un problème écologique, le corriger, puis juger des résultats obtenus, est souvent plus long que la période de latence d'une crise écologique. Il est malaisé de trouver la relation optimale entre les coûts croissants de l'expectative et les coûts décroissants de l'erreur.

Mais ces perspectives et ces doutes ne doivent pas nous inciter à la résignation. Il vaut la peine de faire quelque chose de juste, même si tout semble indiquer que le combat est sans espoir. En faisant preuve de prévoyance, on peut empêcher que la vie ne devienne un enfer. Il y a une différence entre un réchauffement fort ou léger de la planète. En outre, grâce aux mesures de protection de l'environnement, une certaine marge de manœuvre subsiste, évitant aux crises de déboucher sur une "dictature écologique". Mais ce sont avant tout la préservation de ce qui est beau et le respect de la vie qui nous commandent d'empêcher les atteintes à l'environnement.

Miroir de la civilisation

Le poids de la pensée et de l'action devient plus léger lorsque nous pouvons illustrer le concept de développement durable par l'exemple du tourisme, Ce phénomène post-moderne de nos sociétés nous sensibilise à la protection des paysages et de l'environnement et lui donne un sens plus profond. Le visiteur, qu'il soit en vacances, de passage ou en excursion, cherche à vivre une expérience personnelle de la nature et du paysage, Il veut un environnement sain, sans pollution atmosphérique et sonore. Il voudrait compenser les déficits écologiques de sa vie quotidienne.

Le bien-être physique, psychique, intellectuel et spirituel, est primordial dans le domaine du tourisme, C'est pourquoi le visiteur attend des régions touristiques qu'elles soient des espaces intacts. Ce faisant, il considère le lieu qu'il visite comme dans un miroir. Reportés dans la nature et l'environnement, les phénomènes dérangeants deviennent plus apparents que dans la vie quotidienne,

Il y a des divergences entre les attentes des visiteurs et la réalité telle qu'elle est perçue dans les régions touristiques. Les concentrations de visiteurs et la densité des constructions sont généralement difficiles à éviter. Ainsi le tourisme devient-il le reflet de la civilisation mondiale nivelée, celle de l'hypermobilité et de la destruction des paysages traditionnels. Il n'est toutefois pas la cause exclusive de la banalisation du paysage et de la perte de qualité de l'environnement.

Management écologique

Pour le nouveau cycle de conférences, le miroir est Chamonix, dans une vallée qui fait partie du massif le plus élevé et le plus porteur de symbole de tout l'Arc alpin. S'il est vrai que la majesté du Mont Blanc rejette dans l'ombre aussi bien les conquêtes de la civilisation que ses atteintes à l'environnement, il n'en est pas moins vrai que ce haut lieu du tourisme alpin est un endroit particulièrement propice à la réflexion sur la mise en pratique du concept de développement durable dans le domaine du tourisme.

Comme le montre l'exemple de l'Antarctique, le développement touristique des régions difficilement accessibles et encore proches de leur état naturel peut être entièrement planifié et contrôlé. Dans un lieu comme Chamonix, par contre, l'interaction entre civilisation urbaine et espace touristique est beaucoup plus étroite. Le caractère urbain et la nature du lieu ne peuvent être séparés. En outre, la grandeur n'est pas un obstacle à la réalisation d'une croissance durable.

Chamonix, haut lieu touristique traditionnel des Alpes, a une longue histoire. La station, qui s'est fortement spécialisée, s'est heurtée, comme d'autres centres alpins, aux limites du développement quantitatif du tourisme. Le conflit entre les impératifs écologiques et le développement économique peut certes se résoudre à court terme par le passage à une croissance qualitative. Mais si les limites de charge ne doivent pas être dépassées, on aboutit finalement à une croissance négative dans le domaine du tourisme. C'est d'ailleurs l'hypothèse que nous voulons discuter à la Conférence de l'année prochaine.

Du point de vue écologique, la transformation des centres touristiques traditionnels est nécessaire. C'est pourquoi il est prévu de discuter, lors des premiers Sommets du tourisme, des questions cruciales que sont la gestion du paysage et de l'environnement. Ce sont partout dans le monde les mêmes questions : comment protéger les derniers espaces naturels à proximité des centres ou à la périphérie ? Comment adapter mieux encore les offres des stations touristiques et de l'industrie du tourisme au cycle écologique ? Comment gérer les flux de visiteurs en pleine nature ?

Nouvelle culture

Au seuil d'un nouveau millénaire, parler de mutation écologique du tourisme peut sembler un vœu pieu. De puissantes forces contraires sont à l'œuvre en effet pour freiner cette marche vers un meilleur équilibre. Dans les pays développés, les gens sont avides de sensations fortes ; on ne saurait précisément qualifier leur style de vie d'écologique. On voyage toujours plus loin et toujours plus vite.

Dans le domaine économique, la "loi des dividendes" oblige les opérateurs touristiques à devenir plus productifs et à produire de manière de plus en plus industrielle.

Ces nouvelles tendances sont perceptibles dans les stations touristiques. Il est difficile d'en rectifier le cours. Néanmoins, le touriste, tout avide qu'il soit de sensations fortes, est aussi ouvert à la nouveauté. Le visiteur, à l'avenir, sera de nouveau plus sensible à un monde dans lequel ce sont la nature, les contacts humains, la tradition et l'identité locale qui comptent le plus. Il ne cherchera plus exclusivement ce qui lui convient. Dans le village planétaire, l'authentique reprend ainsi sa place.

On peut donc espérer que le tourisme, de par la situation exceptionnelle qu'il crée, favorise l'éclosion d'une culture respectueuse de l'environnement, qui concernera tous les participants au processus touristique. La diversité des "cultures" que le tourisme met en présence - celle des visiteurs, celle des opérateurs touristiques, celle de la population locale avec ses traditions et ses attentes - peut aboutir à un mélange explosif d'intérêts, Mais l'imbrication de ces cultures et aspirations diverses est aussi une bonne base de départ pour expérimenter des solutions "écocompatibles",

 

Source

Keller, P., le tourisme et le développement durable, un concept reconnu, une mise en œuvre difficile, cadre de réflexion du Premier Sommet, Lausanne 1999

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