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Le concept de durabilité dans le tourisme
Ce concept est-il applicable aux grands sites touristiques ?

Bruno GERBER - Directeur de l'Office de tourisme, Davos, Suisse

 

Au cours de l'exposé suivant, je me concentrerai naturellement sur les données propres à mon site (Davos). Mes remarques seront donc spécifiques à Davos et n'auront aucune prétention à l'universalité.

Rien ne justifie qu'un grand lieu de vacances ne puisse pas appliquer le concept d'un développement touristique durable. Voilà qui répond à la question cachée dans le titre de mon bref exposé. Il pourrait le faire. Est-il disposé à le faire ? Le fera-t-il concrètement ? Cela dépend uniquement de sa volonté. Il s'agit d'abord de savoir si ce grand site a la volonté de faire preuve de mesure, de limitation et de préservation dans la gestion de ses ressources naturelles. S'il est prêt à ne pas dépasser certaines limites !

Ne pas dépasser la mesure, se limiter, préserver. Ces notions ont une connotation "défensive". Elles n'évoquent pas l'initiative, l'innovation ou la modernisation. Elles correspondent mal à une époque où l'on chante partout les louanges du "Shareholder Value". Cependant, ces notions font partie intégrante du concept d'un développement touristique durable. Elles ne prennent pas leur sens par elles-mêmes, mais dans le contexte du "à la fois... et à la fois" : à la fois ne pas dépasser la mesure et consolider et augmenter la prospérité économique, tout en améliorant la qualité de vie et le bien-être. Ce que je dis n'est pas exempt de contradiction.

Lorsque nous parlons des ressources naturelles et que nous les qualifions (à juste titre) de capital touristique, il nous faut prendre conscience de ce que le concept de durabilité implique notamment que l'on renonce à consommer ce capital ou, du moins, qu'on le consomme avec parcimonie. Voilà le fond du problème !

Si je suis devant vous aujourd'hui, ce n'est pas parce que l'image qu'offre mon site (Davos) en 1999 est le résultat d'une politique réussie de développement durable. Et ce n'est pas un hasard si aujourd'hui, à Davos, la revendication, faible mais audible, d'un développement touristique durable s'inscrit de plus en plus nettement à l'ordre du jour.

Il faut reconnaître que nous avons besoin, à Davos, dans certains domaines, de procéder à des corrections et à des assainissements, parce que nous n'avons pas respecté les lois de la durabilité.

Exemples :

La pollution et les émissions du trafic à l'intérieur de la ville nuisent à la qualité de vie et mettent en danger la renommée du site en matière de santé. Les cliniques, pour qui le climat et l'air de Davos sont d'importants facteurs thérapeutiques, risquent de perdre l'argument important que constitue la stimulation d'un séjour en altitude. L'argument d'un air clair et pur.

Au cours des 30 à 40 dernières années, la construction de résidences secondaires et d'immeubles d'habitation a été telle que la réserve de terrains constructibles des zones urbaines de l'agglomération de Davos s'est réduite et que la génération suivante aura une marge d'aménagement limitée.

En tolérant une architecture quelconque et interchangeable, Davos risque de perdre son identité urbanistique. La perte de cette identité irait de paire avec celle d'un certain bien-être subjectif de la population locale.

Dans d'autres domaines, Davos a généré et renforcé des développements qui présentent des caractéristiques presque prototypiques de la durabilité. Ces développements ne sont donc pas le fruit d'une stratégie de durabilité, définie au préalable puis obstinément respectée par la suite, mais plutôt la conséquence de circonstances favorables ou le résultat du fait que Davos n'a jamais fait table rase de son passé touristique, mais l'a considéré comme un moyen de sauvegarder ses activités dans le présent.

Exemple de l'agriculture : la superficie de la commune de Davos (environ 250 km2) est très importante pour un pays comme la Suisse. Plus de 80 % des forêts et des terrains de montagne sont la propriété de particuliers. Plus de 80 familles vivent de l'agriculture à une altitude d'environ 1600 mètres et il est intéressant de noter qu'elles n'ont pas de problèmes de succession. Sur la commune de Davos, il n'y a presque pas d'alpage ni de parcelle de forêt qui ne soit pas cultivée. Alors qu'ailleurs, il est nécessaire d'employer des "jardiniers du paysage" pour éviter le dépérissement agricole de vastes zones communales ou l'étiolement des forêts protectrices, Davos ne connaît aucun problème sur ce plan. Cette situation est finalement la conséquence d'un pacte de solidarité informel par lequel les responsables du tourisme s'engagent à acheter les produits des agriculteurs même si leur prix est plus élevé que celui des gros producteurs du centre de la Suisse. Les agriculteurs, en retour, prennent soin du capital nature. La durabilité pour l'agriculture et pour le tourisme !

Exemple de la symbiose de la ville et de la campagne (nature) : j'ai mentionné que les zones urbaines de l'agglomération de Davos, c'est-à- dire, pour ceux qui connaissent l'endroit, Davos Platz et Davos Dorf, ont vu leur réserve de terrains constructibles se réduire et que la marge laissée aux prochaines générations pour l'aménagement urbanistique sera limitée. Toutefois, Davos a établi pour le reste du vaste territoire communal (fractions rurales) un règlement de l'aménagement du territoire qui assure au mieux une gestion rigoureuse des ressources naturelles.

Le développement immobilier sur les vastes surfaces qui s'étendent en dehors du cœur de Davos n'est possible que dans une très modeste mesure et ce droit est pratiquement réservé aux agriculteurs locaux. S'il est possible de passer en quelques minutes du centre de Davos à un paysage naturel intact, c'est grâce à ce "bienfait" réglementaire.

Si une réglementation immobilière orientée sur la préservation et la modération a trouvé l'assentiment d'une grande majorité des citoyens, dans une région pourtant politiquement conservatrice, où, de plus, les droits de propriété sont fougueusement défendus comme le bien suprême, c'est bien sûr qu'il y avait des raisons. Elles sont évidentes: c'est le paysan de Davos qui est propriétaire de la plupart des grands terrains de la commune. Un paysan qui, malgré une conjoncture défavorable à son activité, veut cultiver ses terrains plutôt que de les construire. Si le secteur touristique de Davos ne contribuait pas à soutenir le revenu agricole en achetant des produits régionaux, nous n'aurions plus depuis longtemps ce paysan sûr de lui et de son rôle. Ses terres appartiendraient depuis longtemps à des non-paysans, dont la motivation n'est pas l'amour de la nature ou la sauvegarde du capital nature au sens où l'entend le tourisme durable.

Exemple de la diversification (conséquences sociales) : jusque vers la fin de la deuxième guerre mondiale, Davos était particulièrement connu comme lieu de cure. Certes, la ville était également depuis plus de cent ans un lieu de villégiature. La prédominance des cliniques et la supériorité numérique des malades par rapport aux vacanciers en bonne santé était cependant significative. La "montagne miraculeuse" n'était pas une fiction. L'image de Davos était marquée par les malades et la guérison.

Lorsqu'un médicament (la pénicilline / streptomicine) se révéla être une thérapie plus efficace contre la phtisie (la tuberculose) qu'un long séjour au bon air de Davos, le site se trouva privé en peu de temps de son moyen d'existence.

Les malades ne venaient plus, les cliniques furent fermées et les emplois supprimés. Pour parler familièrement, l'économie de Davos restait sur le carreau. Quelle leçon Davos a-t-il tiré de ce désastre économique, qui remonte maintenant à plus de 50 ans ? Davos ne voulait plus se concentrer à l'avenir presque totalement sur un seul secteur économique !

Sans tenir compte du fait que le site, situé en marge et à l'écart des centres économiques du pays, n'avait aucune véritable chance de promouvoir une activité économique qui ne soit pas liée au tourisme.

Faisons un bond en avant : Davos en 1999. Davos est différent. C'est, sur les deux saisons, un centre sportif et culturel, un lieu de vacances et de repos, un lieu de cure hyper moderne, une métropole de congrès internationaux, un centre de services et un pôle de recherche scientifique de renommée internationale. Davos est en passe de devenir une destination pour toutes les époques de l'année. Davos 1999 a été récemment désigné comme la ville la plus dynamique de Suisse.

Vous vous demandez non sans raison ce que tout cela a à voir avec le thème de ce congrès: le tourisme durable. Je trouve que le concept de tourisme durable n'accorde pas une place assez importante à l'aspect de la pertinence sociale ; autrement dit, au point de vue de l'habitant du site touristique, à l'aspect de la qualité de vie, du sentiment subjectif de bien-être, de la diversité et de la quantité des emplois, de la diversité et de la qualité de la formation dans la ville même.

C'est grâce à la politique de diversification, menée avec persévérance, et à la promotion des secteurs mentionnés plus haut que Davos ne connaît aujourd'hui aucun exode de sa population jeune, que cette petite ville des Alpes offre environ 450 postes universitaires de haut niveau et que Davos conserve sa vie propre en dehors des périodes d'afflux touristique.

Le grand site touristique et la possibilité d'appliquer le concept de durabilité : alors que Davos revendique et reprend à son compte la durabilité telle que nous l'entendons dans ce congrès, celle-ci est en réalité, dans le cas de la diversification touristique, le fruit d'une planification délibérée et, dans les autres cas (agriculture / préservation du territoire communal de la surexploitation), elle est la conséquence d'une dynamique favorable. Le concept de durabilité a connu sa renaissance à l'occasion de la conférence de Rio sur l'environnement. Plus de 40 ans d'activité dans le domaine du tourisme m'ont laissé entre autres choses quelques particules de cynisme.

C'est pourquoi, si je ne doute pas que le concept de "durabilité" connaisse une renaissance, je dis qu'il faudrait encore apporter des "preuves de durabilité" du tourisme, avant d'évoquer sa renaissance.

Le rapport de Brundtland de l'ONU a formulé le fond du problème :
"Sustainable development is development that meets the needs of the present without compromising the ability of future generations to meet their own needs."Amen.
Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins.

A la veille du nouveau millénaire, la date du sommet de Chamonix a été bien choisie. Les pays d'Europe centrale se trouvent au début d'une période d'essor économique et le temps approche où même les ultra-libéraux joueront avec les notions "d'environnement", de "préservation des ressources" ou de "lutte contre les disparités", ne serait-ce que par coquetterie. Il serait ou plutôt, il est, cynique d'affirmer que ces notions ont eu l'importance qui leur revient dans la vision des choses qu'avaient les décideurs des années 90 (les années post-Rio), qui se sont déroulées dans un mauvais contexte économique.

Arrivé à la fin de mon exposé, je réponds à la question posée dans le titre : bien sûr, il est possible d'appliquer le "concept de durabilité" à un grand site touristique. L'applicabilité de ce concept n'a rien à voir avec la taille du site, mais avec la lucidité et la volonté des responsables du site.

Une dernière chose : on peut presque se consoler en sachant que la "durabilité" entre en scène au plus tard quand se mettent en branle les mécanismes de pénalisation, lorsque, à la suite d'un développement inadapté ou excessif, les touristes ne répondent plus présent et qu'il faut procéder à des réparations. J'espère pour nous tous que nos durables discours sur la durabilité auront un effet durable. Je vous remercie !

 

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