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La mise en valeur touristique des régions périphériques proches de la nature : l'écotourisme est-il durable ?

Erlet CATER - Maître de Conférences, Département de Géographie de l'Université de Reading, Royaume-Uni

 

Introduction

Près des deux tiers de la population des pays à revenus moyens et plus des trois quarts de celle des pays à revenus élevés sont classés dans la catégorie rr urbaine ", c'est-à-dire vivant dans des villes de plus d'un million d'habitants (Banque Mondiale, 1999). L'Internet, vaste réseau d'ordinateurs reliés électroniquement, a doublé de volume, chaque année, au cours de la dernière décennie (Sampat, 1999). En juillet 1999, plus de 56 millions d'ordinateurs hôtes étaient connectés à l'Internet. Si l'on compte que chaque ordinateur hôte représente plus d'un utilisateur, le chiffre global d'internautes dépasse probablement les 100 millions (Network Wizards, 1999).

Des estimations avancent que huit pour cent de l'humanité sera en ligne d'ici 2001 (Sampat, 1999).
Pourquoi initier l'étude de la durabilité de l'écotourisme dans les régions reculées, dites naturelles, par des indicateurs technologiques? La cause en est que ces facteurs ont des répercussions vitales quant aux conséquences durables de l'écotourisme et ce pour deux raisons.

Tout d'abord, les pressions grandissantes occasionnées par la vie citadine engendrent une demande sans cesse croissante d'expériences touristiques faisant office d'antidote d'une vie stressante. Prenons, comme exemple, un article paru dans le New Straits Times en février 1997, dans lequel un malais décrit un trek dans l'Himalaya, au Népal.

Cet article est révélateur à deux points de vue : d'une part, tout juste dix ans auparavant, les touristes de cette nationalité auraient été en nombre négligeable, voire inexistants ; d'autre part, il met en évidence les motivations d'évasion qui se cachent derrière un tel périple. Kok Yew Hoe déclare "...si un paysage aussi fascinant s'offrait à moi chaque jour, mon stress s'envolerait à jamais" et que l'air de la montagne est "une alternative appréciable aux émanations nocives des rues de Kuala Lumpur " (Kok, 1997).

La seconde raison, si l'on considère l'évolution technologique, réside dans le fait que, les régions vierges, jusqu'ici reculées, sont de plus en plus accessibles au commun des touristes. Il est maintenant possible de réserver sa place pour visiter certains des derniers vastes espaces naturels de la Terre sur l'Internet, comme par exemple pour le Taman Negara (Parc national) en Malaisie.

L'accès à ces régions reculées, auparavant limité par une certaine condition physique, est maintenant rendu possible par de courts trajets en avion ou en hélicoptère ; citons en exemple la possibilité d'atterrir sur le glacier Tasman de l'Île du Sud, en Nouvelle Zélande.

Les touristes peuvent dorénavant plonger, au sens propre du terme, plus profondément pour découvrir la vie sous-marine dans des régions reculées, sans même se mouiller. L'Observatoire Sous-marin de Milford Sound, en Nouvelle Zélande, le semi-submersible Nessee en Mauritanie ou la sonde sous-marine vitrifiée Atlantis de Kyle of Lochalsh, en Écosse, sont des exemples d'équipements permettant l'observation d'écosystèmes marins, auparavant réservés aux plongeurs expérimentés.

L'écotourisme a donc un rôle essentiel à jouer dans un monde où l'interconnectivité va croissant et s'accélérant, mais où, comme nous le verrons ici, les forces de mondialisation ne sont pas les seules à dicter sa durabilité future, ni à contribuer à un développement durable de manière générale.

Une étude de la durabilité de l'écotourisme met obligatoirement en évidence le fossé existant entre l'interprétation théorique de l'écotourisme et sa mise en pratique habituelle.

L'écotourisme durable en théorie

Les différentes interprétations vont d'un écotourisme focalisé sur l'environnement à celui focalisé sur l'espèce humaine, d'un écotourisme poussé à un écotourisme discret, de l'action à la passivité et d'un écotourisme pur et dur à un écotourisme amateur (Weaver, 1998 ; Fennell, 1999). Alors que les puristes définiraient l'écotourisme comme poussé et centré sur l'environnement, sans autre alternative, les spécialistes plus pragmatiques suggèrent une continuité et parlent également des écotouristes comme d'un groupe hétérogène.

Plusieurs auteurs ont identifié toute une gamme d'attentes, de comportements et d'impacts. Lindberg (1991), par exemple, suggère une quadruple typologie, allant d'un noyau dur, aux spécialistes se chargeant d'observations scientifiques, en passant par des personnes consciencieuses suivant la tendance dominante, pour finir avec l'écotouriste amateur dont l'expérience se borne aux tour-opérateurs.

Dire que l'écotourisme pur et dur est plus durable que l'écotourisme amateur serait une conclusion hâtive. Chaque cas doit être examiné dans son fond plutôt que de tenter une classification maladroite dans de vastes catégories généralistes définies grossièrement.
Afin d'être durable, l'écotourisme devrait afficher certaines qualités telles que responsabilité socioculturelle, satisfaction des consommateurs, viabilité économique et intégrité environnementale. 

Si l'écotourisme incorpore ces principes, une symbiose entre les différents secteurs concernés devrait s'ensuivre, et la préservation de l'environnement devrait à la fois en résulter et être apparente avec un niveau de vie supérieur pour la population locale, des profits continus pour l'industrie du tourisme, un attrait soutenu pour les visiteurs, et un apport financier pour la préservation.

Ce devrait être, en théorie, une mise en application de la philosophie du "tout ou rien", avec simultanément une préservation qui rapporte et requiert un financement. Telle est la théorie, mais qu'en est-il de la pratique ? 

L'écotourisme durable en pratique - Le fossé entre la théorie et la pratique

Les profits potentiels de l'écotourisme sont largement répertoriés, toutefois, malgré de nombreuses directives, telles celles de L'Ecotourism Society (Lindberg et Hawkins, 1993 ; Lindberg et al, 1998), le fossé entre la théorie et la pratique reste énorme. 
L'échec de l'écotourisme, jusqu'à ce jour, à atteindre plusieurs de ses objectifs, tels qu'une hausse de la participation locale, indique un besoin d'identifier non seulement la nature mais aussi la cause de ce fossé.
L'une des raisons est l'impossibilité d'identifier le vaste contexte dans lequel l'écotourisme est impliqué en tant que processus et principe.

Un vaste contexte

Il existe des relations fondamentales à double sens, qui opèrent à différents stades, les effets positifs de l' écotourisme étant visibles, dans l'idéal, à tous les niveaux. Ces effets incluent une prise de conscience grandissante en faveur de l'environnement, ainsi que la propagation de l'idée qu'une pratique adaptée à la protection de l'environnement est bénéfique au commerce. Simultanément, cependant, apparaissent des effets négatifs non négligeables, relatifs au fait que d'autres activités économiques, souvent concurrentes, et qui affectent l'environnement naturel, sont fréquemment préjudiciables au succès, si ce n'est à l'existence propre de l'écotourisme.
Plusieurs niveaux sont à prendre en considération. Tout d'abord, il est indispensable d'étudier l'écotourisme dans un contexte général de tourisme orienté vers l'environnement, du fait que les activités "nature" de tour-opérateurs sans scrupules peuvent compromettre un écotourisme authentique.
De tels opportunistes vis-à-vis de l'environnement usent et abusent du préfixe "éco" pour donner à leurs activités un semblant de respectabilité, comme par exemple lorsqu'ils proposent des plongées dans une cage anti-requin à Gansbaii, en Afrique du Sud.
De telles opérations peuvent avoir pour base l'écologie, mais en pratique ne la respectent pas. Les acteurs consciencieux de l'écotourisme voient, par conséquent, leurs efforts constamment contrariés par les activités non durables d'autres tour-opérateurs soi- disant pro-nature. Citons, par exemple, les opérations de canoë-kayak de SeaCanoe, qui débutèrent dans les grottes de marée de la baie de Phang Nga, en Thaïlande, en 1989.
Cette compagnie fut plusieurs fois récompensée pour son rapport "faible impact sur l'environnement / importants bénéfices pour la localité" que son activité engendra en Asie du Sud-Est. En Thaïlande, cependant, le succès remporté par SeaCanoe, dans un cadre non réglementé, séduisit inévitablement des imitateurs peu scrupuleux. Les grottes sont investies quatre fois plus chaque jour, des douzaines de kayaks attendant les uns derrière les autres leur tour pour affronter les vagues. Les touristes se voient aussi extorqués illégalement des droits d'entrée pour les grottes. Conséquence inévitable de cette importante activité et de ces expéditions irrespectueuses de l'environnement, les grottes sont maintenant altérées. (Gray, 1998a ; 1998b).
Le second niveau contextuel est celui qui considère l'écotourisme par rapport aux autres secteurs d'activités touristiques dépendant de l'environnement naturel, et par conséquent ayant un impact sur ce dernier.

Prenons, par exemple, les divergences, voire incompatibilités d'intérêt pouvant exister entre les touristes nationaux et étrangers. Ce phénomène est particulièrement évident dans le cas d'importantes différences culturelles. Les touristes chinois s'intéressent davantage aux sites aménagés par l'homme, par opposition à ceux conservés à l'état naturel. A Tiger Leaping Gorge, dans la province de Yunnan, la construction d'une nouvelle route le long de la profonde gorge du Yangtse, accompagnée de l'édification de 500 marches de béton descendant jusqu'au fleuve, ont promu le tourisme local, mais réduit le nombre de visiteurs étrangers.

En troisième lieu, dans un cadre général de durabilité, il est essentiel de tenir compte des interactions qui surviennent avec tous les autres types d'activité économique.

Selon Butler (1998:34), "le tourisme fait partie intégrante du système global et ne peut être considéré individuellement, d'un point de vue économique, temporel et spatial".

Il est important de ne plus tenir compte uniquement de l'aspect touristique, comme il n'est pas plus "approprié de parler de tourisme durable, comme de toute autre activité, de manière isolée... nous ne pouvons espérer accéder à la durabilité dans un seul et unique secteur, lorsque tous sont interdépendants" . (Butler 1998:28).

Les activités bien souvent non durables d'autres secteurs économiques peuvent porter préjudice à la pérennité de l'écotourisme. La réciprocité existant entre le tourisme et la gestion des forêts, par exemple, est manifeste.

La déforestation détruit non seulement différents écosystèmes, d'où une biodiversité réduite, mais aussi la ressource potentielle sur laquelle se base l'écotourisme. L'assèchement qui en résulte, ainsi que l'envasement des eaux côtières, ont de graves répercussions sur la vie marine, et par conséquent sur l'écotourisme marin. 

Enfin, d'un point de vue universel, les acteurs sont les forces de mondialisation préalablement mentionnées, mais aussi les forces environnementales à l'échelle terrestre. Considérons, par exemple, les implications de modifications climatiques au niveau planétaire, à l'origine de la décoloration du corail, qui détruisent ainsi une ressource significative de l'écotourisme marin. 

Nous avons donc là la preuve que l'écotourisme ne peut être considéré individuellement, et qu'un grand nombre de facteurs interconnectés décideront de sa durabilité. Ces facteurs comprennent les forces économiques, socioculturelles, politiques, écologiques, institutionnelles et techniques, qui sont à la fois endogènes et exogènes, mais aussi dynamiques. Ils sont propres à un lieu, les spécificités des facteurs clés qui déterminent de la durabilité de l'écotourisme pouvant varier selon les endroits.

Bien heureusement, il est maintenant clair qu'à la question initiale "l'écotourisme est-il durable dans les régions reculées dites naturelles ?" La réponse est "pas nécessairement".
Une réponse plus explicite est que chaque cas doit être étudié individuellement: il n'existe pas de modèle universel. Il est nécessaire de tenir compte de l'échelle de grandeur (grand et petit ne signifiant pas toujours respectivement mauvais et bon), mais aussi des spécificités locales. Chaque cas doit être examiné en considérant les éléments clés que constituent la responsabilité environnementale, l'intégrité socioculturelle et la viabilité économique.

Les facteurs clés d'un écotourisme durable

Les spécificités de ces éléments clés sont vraisemblablement sujettes à débat. Les questions quant à savoir ce qui constitue la référence de base et si tous, la plupart ou uniquement certains éléments possèdent les qualités requises pour l'écotourisme sont également discutables (Bottrill et Pearce, 1995). Bien que le scénario idéal soit que chacun y trouve son compte, avec un résultat totalement durable, en réalité, très souvent les intérêts s'avèrent incompatibles: une réussite pour les uns, dans un lieu déterminé et à un moment donné peut être un échec pour les autres. Prenons, pour illustrer ce schéma, deux exemples d'écotourisme dans des régions naturelles reculées.

Le premier est l'hôtel Lao Pako, à Lao PDR. Il s'agit d'une structure orientée vers l'écotourisme, où l'investissement financier nécessaire à l'installation de panneaux solaires, système sans risque pour l'environnement, et de générateurs importés, longue durée, et sans entretien, aurait permis d'embaucher deux personnes au niveau local pendant dix ans, pour entretenir un système de générateur classique.
Par ailleurs, cette entreprise n'a fait aucune prévision quant au financement de ces infrastructures après deux ans de fonctionnement. Le second est Chumbe Island Coral Park Project (CHICOP), à Zanzibar. Dans ce cas précis, d'importants retards de bureaucratie, accompagnés de problèmes considérables de logistique qu'implique une éco-architecture innovante, multiplièrent les coûts prévisionnels par quatre.
Le recouvrement de ces dépenses excessives est alors problématique, car le projet débute avec le handicap d'avoir à se vendre aux touristes potentiels comme la meilleure destination du moment. Ainsi, il doit faire face à une "compétition inégale" avec des destinations pro- nature non gérées, n'étant donc soumises à aucun frais de gestion, ainsi qu'avec des projets financés par des dons, qui subventionnent efficacement les touristes et les tour-opérateurs, et bénéficient de frais de gestion moindres, voire nuls (Reidmiller 1999). 

Ces deux projets se sont efforcés d'atteindre des niveaux d'intégrité environnementale élevés. Cependant, leur viabilité économique pourrait être remise en question et, bien évidemment, au bout du compte pourrait bien compromettre la durabilité de l'écotourisme, ainsi que la contribution apportée au développement durable en général.
Il apparaît évident que l'on attend probablement trop de l'écotourisme. Il ne s'agit pas d'un remède contre tous les maux du développement durable. Il est fondamental d'envisager une approche holistique, reconnaissant qu'associés à des intérêts communs, des conflits sont susceptibles de survenir. Une meilleure compréhension des domaines potentiels de discorde, ainsi que d'entente, est essentielle à la suppression des aspects négatifs, comme à l'édification des aspects positifs (Banque Mondiale, 1992 ; Cater, 1994). Et seulement alors l'écotourisme pourra être à la hauteur de la réputation de durabilité qui le précède. L'espèce humaine dépend d'un environnement sain pour subsister durablement.

La qualité de notre existence dépend également de plus en plus des opportunités de loisirs qui nous permettent d'apprécier, d'appréhender et ainsi d'aider à sauvegarder la remarquable diversité de l'environnement naturel.

 

Références

Bottrill, C. G. et Pearce, D. G. (1995) Ecotourism : Towards a Key Elements Approach to Operationalising the Concept. Journal of Sustainable Tourism 3 (1), 45-54

Butler, R. (1998) Sustainable tourism - looking backwards in order to progress ? Dans Hall, C.M. et Lew, A.A. (eds) Sustainable Tourism : A Geographical Perspective. Longman, Harlow.

Cater, E. (1994) Introduction. Dans Cater, E. et Lowman, G. (eds) Ecotourism : A Sustainable Option ? Royal Geographical Society and John Wiley, Chichester.

Fennell, D.A. (1999) Ecotourism : An introduction. Routledge, Londres.

Gray, J. (1998a) SeaCanoe Thailand - Lessons and Observations. Dans \ Miller, M.L. et Auyong, J. Proceedings of the 1996 World Congress on Coastal and Marine Tourism. Seattle: University of Washington and Oregon Sea Grant Program, Oregon State University, pp 139-144.

Gray (1998b) 2 Dec. 1998. Update on SeaCanoe Wars. Trinet (en ligne). Disponible à partir de caveman@seacanoe.com (Consulté le 3 Déc. 1998) Kok, Y.H. (1997) On top of the world at Paon Hill, New Straits Times, 22 février 1997

Lindberg, K. (1991) Policies for Maximising Nature Tourism's Ecological and Economic Benefits, World Resources Institute, Washington DC

Lindberg, K. et Hawkins, D.E. (1993) Ecotourism : A Guide for Planners and Managers. The Ecotourism Society, North Bennington.

Lindberg, K., Epler-Wood, M. et Engledrum, D. (1998) Ecotourism : A Guide for Planners and Managers Volume 2. The Ecotourism Society, North Bennington.

Network Wizards (1999) Internet Domain Survey (en ligne). Internet Software Consortium. Disponible à partir de : http//www. isc.org/dsview .cgi?domainsurvey/WWW-9907/report.html (Consulté le 6 Oct. 1999)

Reidmiller, S. (1999) The Chumbe Island Coral Park Project. Document non publié, disponible à partir de chumbe. island@raha.com

Sampat, P. (1999) Internet Use Grows Exponentially. Dans Brown, L. R., Renner, M. et Flavin, C. (eds) Vital Signs 1998-1999. Earthscan, Londres, pp.98-99

Weaver, D. (1998) Ecotourism in the Less Developed World. CABI, Wallingford.

Banque Mondiale (1992) World Development Report 1992. OUP, Oxford. Banque Mondiale (1999) World Development Report 1999. OUP, Oxford.

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