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Les dangers écologiques planétaires : Conséquences sur le tourisme

Rolf BÜRKI - Docteur, Institut de Géographie de l'Université de Zürich, Suisse

 

1. Qu'est-ce qu'un changement climatique ?

Les changements climatiques et le réchauffement de la planète comptent sans aucun doute parmi les problèmes environnementaux les plus importants. Il faut cependant distinguer les changements climatiques provoqués par l'homme et l'effet de serre naturel. En effet, la vie ne serait pas possible sur la terre s'il n'existait pas un effet de serre naturel. La température moyenne serait alors de -15 ° C ; grâce à l'effet de serre, elle est d'environ +15°C. Ce réchauffement est rendu possible par certains gaz, les gaz dits" à effet de serre ", qui assurent la même fonction dans l'air que les panneaux de verre d'une serre: le rayonnement solaire à ondes courtes peut atteindre la terre presque sans entraves, alors que le rayonnement thermique à ondes longues est en partie réfléchi sur la terre grâce aux gaz à effet de serre.
Les fluctuations climatiques peuvent être attribuées à des causes naturelles (par exemple une modification de la luminosité solaire) ou être d'origine humaine. Le changement climatique d'origine humaine est principalement dû à l'augmentation des émissions de gaz à effet de serre dans l'atmosphère. Le dioxyde de carbone (C02) est responsable environ pour moitié du changement climatique d'origine humaine. Il est dégagé par la combustion de carburants fossiles (comme l'essence ou le charbon).
Avec tout le trafic qu'il implique, le tourisme est l'un des facteurs importants du changement climatique. La croissance rapide du trafic aérien, en particulier, représentera à l'avenir un grand danger pour le climat, car la consommation d'énergie par kilomètre / personne qu'il entraîne est premièrement très forte et, deuxièmement, ses émissions (y compris les traînées blanches) ont une action d'autant plus forte qu'elles ont lieu à haute altitude (SAUSEN 1999).
Si l'on examine l'évolution de la température dans l'hémisphère Nord, on constate une légère baisse au cours du présent millénaire jusqu'à la fin du XIXème siècle et un fort réchauffement, d'environ 0,5 à 1 ° C depuis le début du XXème siècle. La grande majorité des climatologues est aujourd'hui convaincue que l'on peut d'ores et déjà parler d'une influence humaine sur le climat (IPCC 1995).
Le changement climatique d'origine humaine entraînera au cours des prochaines décennies un nouveau réchauffement d'environ 1 à 3° C. Cette hausse de température provoquera une élévation du niveau de la mer de l'ordre de quelques décimètres.

2. Quelles sont les conséquences des changements climatiques sur le tourisme ?

L'exposé suivant se limite à l'exemple du réchauffement dans le cas du tourisme d'hiver. Le changement du climat, en raison de l'élévation du niveau de la mer, entraînera bien sûr de lourdes conséquences pour le tourisme littoral, notamment dans les États insulaires au relief plat (par exemple aux Maldives).
Les sports d'hiver modernes ne seraient pas imaginables sans les téléphériques; inversement, l'existence de la plupart des téléphériques serait menacée sans les sports d'hiver et, donc, en l'absence de neige.
L'assurance d'un enneigement suffisant est donc un élément essentiel de l'offre touristique dans l'espace alpin. Une étude réalisée auprès des touristes alpins fait apparaître l'enneigement en tête des dix premières nécessités (Le tourisme suisse en chiffres, 1999).
Pour les exploitants, un bon enneigement ne garantit pas que la saison sera bonne. Outre la présence de quantités de neige suffisantes au bon moment, notamment pendant les vacances de Noël et du nouvel an, les conditions météorologiques (particulièrement pendant le week-end) et les prévisions jouent également un rôle important. Un bon enneigement est une condition nécessaire mais pas suffisante pour assurer la réussite économique d'un domaine skiable ; s'il n'y a pas assez de neige, cependant, aucune exploitation ne peut être rentable. Les hivers de la fin des années 80, qui avaient connu des chutes de neige trop faibles, ont démontré l'existence de ce rapport pour les stations de basse et moyenne altitude.
On a pris l'habitude de définir la sécurité de l'enneigement par la règle dite des 100 jours. On considère en effet que l'enneigement d'un domaine skiable est correctement assuré si durant la période allant du 1er décembre au 15 avril on compte au moins 100 jours où la couche de neige atteint une épaisseur d'au moins 30 cm, suffisante pour la pratique des sports d'hiver.
L'altitude à partir de laquelle la sécurité d'enneigement est assurée est d'environ 1200 mètres au-dessus du niveau de la mer. Dans l'hypothèse d'un réchauffement moyen de 2°C, il faut s'attendre à ce que cette limite soit décalée de 300 m vers le haut, c'est-à-dire à 1500 m. Une telle situation pourrait survenir à l'horizon de 2030 - 2060 (ABEGG 1996 ).
Une enquête a été réalisée sur la sécurité actuelle et future de l'enneigement de l'ensemble des 230 domaines skiables et des 122 exploitations individuelles de la Suisse. Actuellement, 85% des stations et 40% des exploitations individuelles, situées nettement plus bas, peuvent être considérées comme sûres. Si, par suite du changement climatique, le seuil de sécurité d'enneigement se décale de 300 m vers l'amont, on jugerait 63% des stations 9% des exploitations individuelles comme encore sûres. Les régions particulièrement menacées sont le Jura, le centre et l'est de la Suisse, le Tessin ainsi que les Alpes du pays de Vaud et de Fribourg. Les domaines skiables situés dans les cantons du Valais et des Grisons ne connaîtront pas de gros problèmes.
Le changement du climat amènera une nouvelle répartition des zones favorisées ou défavorisées pour la pratique des sports d'hiver. Si tous les facteurs sauf le climat restent inchangés, le tourisme alpin se concentrera sur les zones d'altitude, dont l'enneigement sera encore assuré à l'avenir. Les domaines skiables situés plus bas finiront tôt ou tard par sortir du marché par manque de neige. Les seuls domaines qui jouissent de perspectives réellement bonnes sont ceux qui exploitent des zones à plus de 2000 m d'altitude grâce à des remontées aériennes.
Il se peut que les zones situées en altitude soient l'objet d'une demande plus forte, à laquelle on répondra par un développement quantitatif. La technicisation des sports d'hiver se renforcera et la pression exercée sur des zones de haute montagne, écologiquement fragiles, se fera plus forte. L'insécurité de l'enneigement est la cause principale du boom que connaissent actuellement les études de projets et la planification de l'exploitation des zones de haute montagne, à l'exemple de la mise en exploitation du domaine skiable du glacier de Rosenhorn dans l'Oberland bernois. Autrement dit: le changement climatique comme argument pour l'exploitation de la haute montagne. Sur l'ensemble de l'espace alpin, 60 nouveaux domaines skiables (pas tous situés en haute montagne, il est vrai) doivent être ouverts au public en 1999.

3. Comment la demande touristique va-t-elle évoluer ?

Les amateurs de ski réagiront à ce changement du climat. Durant l'hiver 1996 / 97, un sondage représentatif a été effectué dans cinq domaines skiables du centre de la Suisse. 1000 skieurs (y compris des snowboarder et des skieurs de fond) ont répondu à un questionnaire écrit sur le thème du changement climatique et du tourisme, avec un taux de réponse de 96,3% (BÜRKI 1998). Il s'agissait de domaines skiables situés à des altitudes différentes et dont l'enneigement était donc variable.
83% des skieurs pensent que le changement climatique aura des conséquences sur le tourisme alpin. Plus les skieurs sont jeunes, plus ils sont persuadés qu'il y aura des répercussions. Presque la moitié (48%) s'attend à ce que les effets se fassent sentir entre les années 2000 et 2030. Cela signifie que les touristes ne perçoivent pas le changement climatique comme quelque chose de très abstrait, dont les effets n'apparaîtront que dans un avenir éloigné, mais ils attendent ces effets pour une période assez proche.
L'enquête indique que les skieurs modifieront leur comportement touristique en cas de changement climatique. Les stations où le sondage a été fait verraient le nombre de leurs clients baisser considérablement, même si peu de gens arrêteraient vraiment de skier (4%), car une bonne partie de la clientèle se reporterait sur des zones bien enneigées (49%) et skieraient moins souvent (32%). Des différences apparaissent dans la structure de la clientèle : les personnes d'un certain âge resteront fidèles au même site mais skieront moins souvent; les clients journaliers et les skieurs occasionnels de niveau moyen se déplaceront vers les zones jouissant d'une bonne sécurité d'enneigement, mais ils y skieront très fréquemment. Les domaines skiables qui ont une mauvaise sécurité d'enneigement doivent s'attendre à un recul de leur clientèle jeune, journalière et débutante.
Le coût économique d'un changement climatique et des conséquences que nous avons exposées serait considérable.
MEIER (1998) estime l'impact potentiel d'un changement climatique sur le tourisme en Suisse à 1,8 à 2,3 milliards de francs suisses par an, soit environ 0,5% du PIB de la Suisse.

4. Comment l'industrie touristique réagit-elle au changement de climat ?

Les " touristiciens ", c'est-à-dire les personnes responsables du tourisme au plan politique, économique, commercial et organisationnel ne restent pas sans rien faire devant les conséquences du changement climatique. Ils réagissent dès maintenant à cette évolution annoncée. L'expérience des hivers à faible enneigement leur a appris que si le climat n'est pas déterminant pour leurs activités économiques, il représente néanmoins une ressource et une condition importante.

On peut résumer de la façon suivante les études réalisées sur des groupes ciblés de responsables du tourisme :

  • Les touristiciens ont pris conscience du problème que représente le changement climatique pour le tourisme d'hiver. Ils savent que leur offre dépend fortement de la quantité de neige, et que les hivers à faibles chutes de neige ont de lourdes conséquences. Ils connaissent les conséquences possibles d'un changement climatique sur le tourisme d'hiver. Alors qu'il est essentiel d'assurer l'enneigement de leurs domaines skiables, un éventuel changement climatique n'a toutefois pour eux qu'une importance relativement réduite.
  • Ils ne considèrent pas le changement climatique comme une catastrophe pour le tourisme d'hiver. Selon eux, les médias, mais aussi les scientifiques et les hommes politiques accordent à ce thème une importance largement exagérée. Le changement climatique renforcerait certes les problèmes que les stations situées à faible altitude ont déjà et accélérerait le changement structurel de la branche, mais la plus grande partie des domaines skiables à moyenne et haute altitude seraient à peine touchés.
  • Le changement climatique s'insinue déjà dans les stratégies et les projets des stations de sports d'hiver. Les discussions qui ont eu lieu dans les groupes ciblés ont révélé l'attitude ambivalente des touristiciens vis à vis du changement climatique.

 D'un côté, ils sont très méfiants par rapport aux informations concernant le changement climatique et ils minimisent les conséquences que ce dernier pourrait avoir. D'un autre côté, ils s'appuient sur ce changement climatique pour légitimer des stratégies de conquête. En effet, le changement climatique, le réchauffement planétaire, ainsi que la situation de concurrence internationale, forment depuis quelques temps un argument central pour la construction et l'utilisation d'installations d'enneigement artificiel (y compris en employant des additifs chimiques) comme pour l'agrandissement ou la mise en exploitation de nouveaux domaines skiables situés en haute montagne (plus de 3000 m).

  • Les responsables du tourisme s'accordent à dire qu'une station de sports d'hiver, dans les Alpes, ne peut survivre que si elle dispose d'une" compétence d'enneigement ". Les petites stations situées à faible altitude, soit ne peuvent rien entreprendre pour des raisons topographiques, soit ne peuvent pas financer les investissements nécessaires (par exemple enneigement, nivellement, exploitation de domaines skiables plus élevés). Elles manquent de moyens propres et les banques n'accordent (plus) que de manière très restrictive des crédits aux domaines peu rentables situés à moins de 1500 m d'altitude. . Les touristiciens pensent que les petits domaines skiables situés sur les contreforts des Alpes jouent un rôle important pour la pratique du ski. Leurs avis sont cependant très partagés quand il s'agit de décider s'il faut conserver de telles stations, souvent peu rentables, et comment le financement peut être assuré. Alors que certains plaident pour le démontage des téléphériques et téléskis non rentables et tiennent un certain" dégraissage" de la branche pour nécessaire, d'autres pensent qu'il est de leur devoir de garder ces stations pour préserver l'économie régionale. Cette dernière opinion accroît la pression en faveur d'une subvention publique des remontées mécaniques (par les communes, les cantons, la Confédération).

Il ne faut cependant pas imaginer que la situation climatique, avec laquelle le tourisme doit composer, se modifiera d'un seul coup.
Le changement doit plutôt être considéré comme un catalyseur qui renforce et accélère le changement structurel du tourisme, qui fait seulement apparaître plus clairement les chances et les risques du développement touristique. La formation d'un " système à deux vitesses", avec d'une part des sites florissants et d'autre part des stations économiquement faibles à plus basse altitude, ne résulte pas seulement du changement climatique mais également du changement structurel général.
Les stations de ski ont à leur disposition une palette de stratégies possibles pour s'adapter à la menace du changement climatique. On peut diviser ces stratégies en trois catégories principales : " sauvegarde de la pratique du ski ", " diversification de l'offre dans le tourisme d'hiver" et " tourisme toute saison ".
Une attitude fataliste vis à vis du changement climatique et de ses effets ne fait pas partie des stratégies effectives. On pourrait également la décrire par les mots " business as usual ". L'attitude " fataliste" consiste aussi à démonter des installations de transport servant aux sports d'hiver sans essayer de promouvoir ou de renforcer d'autres formes de tourisme, c'est-à-dire à ne pas planifier activement l'abandon du tourisme de glisse. On trouve le plus souvent cette attitude fataliste chez les exploitants de petites installations individuelles, situées à basse altitude, qui connaissent de grosses difficultés financières à la suite des hivers à faible enneigement, par le passé.

5. Conclusion.

Le tourisme est très dépendant du temps et du climat. Un faible enneigement fait partie des risques de l'entreprise. Le changement climatique, en entraînant une augmentation des hivers à faible enneigement, aura des conséquences d'une portée considérable sur le tourisme dans l'espace alpin.

  • Le changement climatique accélérera le changement structurel du tourisme, qui a déjà commencé; le système à deux vitesses sera plus marqué. Certaines destinations doivent se préparer à abandonner les activités de ski.
  • Le changement climatique est un processus lent, qui laisse du temps pour une transition. L'adaptation doit cependant être réalisée de façon conséquente.
  • L'objectif général des stratégies d'adaptation devrait être la réduction de la dépendance par rapport à l'enneigement.
  • Le tourisme est un facteur non négligeable du changement climatique, mais d'un autre côté, certaines formes de tourisme comme les sports d'hiver ou le tourisme balnéaire seront fortement touchées par ce changement climatique.
  • Face au danger du changement climatique, le tourisme devrait soutenir activement la protection du climat, non seulement dans l'optique d'un développement durable, mais également dans son intérêt le plus strict.

Bibliographie

Abegg Bruno : Klimaanderung und Tourismus - Klimafolgenforschung am Beispiel des Winter-tourismus in den Schweizer Alpen. Rapport final NFP 31. vdf Zürich, 1996

Bürki Rolf : Klimaanderung und Skitourismus - Wie wirkt sich eine Klimaanderung auf die skitouristische Nachfrage aus? ln: Geographica Helvetica Nr. 4 1998, S. 155-161

IPCC : The Science of Climate Change, Cambridge, 1995

Konig Urs : Tourism in a Warmer World - Implications of Climate Change due to Enhanced Greenhouse Effect for the Ski Industry in the Australian Alps. Wirtschaftsgeographie und Raumplanung Vol. 28 Geographisches Institut Universitat Zürich, 1998

Lohmann Martin et al. : Küstentourismus in Deutschland - Nachfragestruktur und die Anfalligkeit auf Klimaanderungen. ln : Tourismus Journal H. 1 Bd. 2, S. 67-79

Meier Ruedi : Soziookonomische Aspekte von Klimaanderungen und Naturkatastrophen in der Schweiz. Schlussbericht NFP 31. Vdf Zürich 1998

Sausen Robert : Auswirkungen des Luftverkehrs auf das Klima. ln: Gographische Rundschau H. 9 1999, S. 483-487 Schweizer Tourismus in Zahlen 1999, Bern

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