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Les événements de l'hiver 1999 et les conséquences à en tirer pour l'espace alpin Mario BROGGI - Directeur de l'Institut Fédéral de Recherches sur la Forêt, la Neige et le Paysage, Birmensdorf, Suisse
L'hiver 1998/99 a été exceptionnel pour l'ensemble de l'espace alpin européen. Les versants nord des Alpes, de la Savoie au Tyrol, ont notamment été touchés presque uniformément par des chutes de neige intenses et par des avalanches, lourdes de conséquences. L'exemple de la Suisse permet d'illustrer cet hiver des avalanches et d'en tirer des enseignements.
Quelle était la nature de cet événement ?
Sur le plan des quantités de neige fraîche et de l'étendue géographique, la situation de février 1999 était extraordinaire. La période de récurrence de telles quantités de neige fraîche sur une période globale d'environ un mois est de 80 à 100 ans pour les versants nord des Alpes suisses. La hauteur de neige totale a atteint des records sur certaines stations de mesure : à Elm (Glarus), par exemple, la neige tombée en neuf jours a atteint une hauteur de plus 4 m, voire même de 8 m, en l'espace de 30 jours. Les périodes de récurrence de ces quantités totales de neige varient d'une région à l'autre et sont de l'ordre de 30 à 50 ans.
Bilan des dégâts
Les avalanches de février 1999 ont tué au moins 100 personnes dans l'arc alpin, principalement à Galtür (Tyrol) : 38 morts, à Evolène (Valais) : 12 morts et à Chamonix (France) : 12 morts également. En Suisse, les avalanches ont coûté la vie à 34 personnes au cours de toute la saison d'hiver, dont 17 se trouvaient dans des immeubles ou dans la rue. L'étendue financière des dégâts dépasse tous les chiffres atteints au cours du siècle à l'occasion de sinistres causés par des avalanches. En Suisse, environ 1 000 avalanches destructrices ont endommagé environ 1 700 biens-fonds, dont à peu près 230 immeubles d'habitation. On estime les dommages matériels directs à 250-300 millions de francs suisses; les dommages indirects dûs aux interruptions d'exploitation et au manque à gagner s'élèvent à 200-250 millions de francs suisses.
L'autoroute du Gothard a été totalement fermée au trafic pendant plus d'une semaine. On chiffre à 24 millions de francs suisses les dommages survenus à des immeubles et à des véhicules dans le Paznauntal tyrolien. A titre d'exemple, on évalue à 10 millions de francs suisses les dégâts touristiques qui ont touché Gargellen (Vorarlberg).
Les avalanches dévastatrices de l'hiver 1950/51 ont fait 98 victimes dans les Alpes suisses et ont détruit 1 500 bâtiments. Alors que la fréquence des avalanches était comparable, environ quatre fois plus de touristes et 1,5 fois plus d'habitants étaient présents dans les régions concernées en février 1999. Si les dommages n'ont pas été encore plus importants, ce n'est pas seulement une affaire de chance. Les progrès réalisés au cours des cinq dernières décennies en matière de protection intégrale contre les avalanches ont joué un rôle tout aussi important.Critique de l'état actuel de la protection intégrale contre les avalanches
La protection intégrale contre les avalanches comprend toutes les mesures portant sur l'organisation, la planification, la technique et la biologie. Les mesures prises à ce jour ont donné des résultats bons, voire très bons. La protection des zones habitées a fait de gros progrès au cours des dernières décennies, mais, en matière de protection des axes routiers, le danger sans cesse plus important n'a visiblement pas été reconnu dans toute son ampleur. On retiendra d'une analyse plus détaillée :
Mesures de planification
La cartographie des risques d'avalanches fournit une base pour la prise en compte des risques d'avalanche potentiels, à long terme, dans les plans d'affectation. Le danger est représenté par quatre zones de fréquence et de puissance.
La zone rouge n'est pas constructible. Bien que la loi fédérale sur les forêts et l'aménagement des voies navigables oblige les cantons à établir une carte des zones à risque et la tenue d'un cadastre des incidents, toutes les communes exposées aux avalanches ne disposent pas encore de telles cartes. Là où des cartes ont été établies, les événements de 1999 ont confirmé que les couloirs d'avalanche étaient corrects. Les avalanches n'ont débordé les terrains signalés dans les plans des zones à risque que dans quelques cas isolés. Dans le Valais, par exemple, la zone bleue (permis de construire limité, sous conditions) doit être étendue sur 10 sites d'avalanche et la zone rouge doit l'être sur deux plans des zones à risque.
La recherche doit continuer de développer des méthodes de prévision des avalanches dans l'optique des avalanches poudreuses et des avalanches poudreuses-dévalantes.Mesures techniques
La protection des immeubles contre les avalanches prévoit un décompte des constructions situées dans les zones de départ d'avalanches, dans les couloirs et dans les zones de dépôt. Le but de cette mesure est la protection des zones habitées et des axes routiers. En Suisse, plus de 650 km de dispositifs d'étayage sont en place. Depuis 1951, environ 1,5 milliards de francs suisses a été investi pour la protection des immeubles. Les dispositifs d'étayage ont répondu dans une large mesure aux objectifs qu'on leur avait fixés. On ne connaît aucun cas d'avalanche destructrice qui serait partie d'une zone étayée. De nombreux axes routiers ont pu rester ouverts grâce à des galeries. Dans certains cas, les galeries se sont révélées trop courtes.
Outre les alertes, la fermeture des accès et les évacuations, le déclenchement artificiel des avalanches représente une mesure opérationnelle très importante. En beaucoup d'endroits, il n'est plus pensable d'exploiter des domaines skiables en toute sécurité, voire d'ouvrir à la circulation des routes menacées par les avalanches sans avoir recours au déclenchement artificiel.
Dans le cas des zones de départ situées en amont de zones habitées, on ne procède qu'exceptionnellement à des explosions parce que les risques de forts dégâts sont importants. Le cas de Leukerbad, pendant l'hiver 99, est encore dans toutes les mémoires.Mesures d'organisation
En hiver, l'Institut de recherche Eidg sur la neige et les avalanches, à Davos, informe tous les jours le public sur les risques d'avalanche, y compris dans les bulletins régionaux d'information sur les avalanches. Grâce à des avertissements précoces, le délai d'alerte était suffisant lors de l'hiver 99 pour que même des services non préparés soient étonnamment bien organisés et fonctionnent correctement. Bien que le personnel des services de prévention des avalanches ait un bon niveau de formation en Suisse, il est nécessaire de renforcer la formation des décideurs. Rien que dans les cantons du Valais et de Bern, les plus durement touchés, les cellules de crise locales ont dû évacuer environ 8000 personnes de leurs maisons et bloquer des douzaines de routes pour des raisons de sécurité. Il faut également noter l'importance du système intercantonal de mesure et d'information, qui fournit une base pour l'évaluation en situation d'une multitude de données de mesures prélevées en continu.
Mesures biologiques
Au cours des événements de février 99, aucune avalanche grave n'est partie d'une zone boisée. En ce sens, les forêts de montagne ont rempli leur rôle protecteur en empêchant les départs d'avalanche. L'aménagement technique d'une zone de départ en montagne revient à environ 1 million de francs suisses par hectare. Une étude du fonds national évalue à 4 milliards de francs par an l'impact sur l'économie nationale de l'effet protecteur des forêts de montagne. Le maintien des forêts de montagne est une mesure importante pour protéger efficacement les zones habitées et les axes routiers.
Comment réduire les pertes économiques en cas de sinistres extrêmes ?
L'évolution de l'utilisation de la montagne ainsi que l'augmentation du trafic de transit ou de destination entraînent une modification permanente des scénarii et des risques. Ces derniers doivent être contrôlés périodiquement et servir de base aux mesures de protection. La gestion intégrale du risque, qui rassemble les différentes mesures (organisation, planification, technique, biologie) et leurs combinaisons, revêt la plus grande importance. Pour plus d'efficacité, il faudra accorder la même attention à toutes les mesures qui participent à la réduction des risques, lors de l'établissement des prochains plans de protection. La faisabilité des projets de protection ayant des limites techniques et économiques, la prévention des risques et les mesures d'organisation à court terme (avertissement, mise en état d'alerte, etc.) verront à l'avenir leur rôle se renforcer. L'approfondissement des connaissances sur la dynamique des avalanches et la période de récurrence des incidents rares doit également être promu. Dans ce sens, il est nécessaire que les organisations s'adaptent et que l'on propose une formation ciblée aux services communaux responsables des avalanches; une opération de relations publiques sur le même sujet doit également être faite. La maîtrise des crises est donc surtout une question de savoir-faire.
Les directives sur l'évaluation des risques d'avalanche dans le cas des activités ayant une influence sur le milieu doivent être actualisées et complétées par un support aux décisions de planification pour les cas d'évacuation et de blocage préventif des axes routiers. L'application précoce de mesures de planification et de construction permet de réduire considérablement les risques d'avalanche pour les installations de transport touristiques. A cet effet, il faut publier des recommandations pour la prospection, la construction et l'exploitation de telles installations.
Malgré tous nos efforts pour protéger les hommes et les biens dans l'espace alpin, il ne faut pas céder à l'illusion d'une protection absolue. Pour des raisons économiques aussi bien qu'écologiques, tout n'est pas faisable dans le massif alpin. C'est pourquoi il faut également prendre comme un avertissement les catastrophes naturelles telles que celle de l'hiver 99. La société est donc bien inspirée de s'adapter aux données naturelles en optant pour une gestion préventive des risques.