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Les aspects sociaux du développement durable

Prof. Peter KELLER - Président du Comité scientifique des Sommets du tourisme Chamonix Mont-Blanc Genève

 

Le thème

Les 3ème Sommets du Tourisme traiteront des finalités humaines et sociales du développement durable du tourisme. Cet aspect est souvent négligé dans le débat sur la notion politique de développement durable.

Pourtant, il est admis dans l'opinion publique que le respect de la nature et de l'environnement est fonction de la satisfaction des besoins de base matériels et immatériels de l'espèce humaine. Dans ce contexte, le thème choisi pour les 2ème Sommets du Tourisme, soit la croissance économique et touristique, n'est pas une fin en soi. Si l'on suit une approche normative et éthique, cette croissance doit être au service du bonheur individuel de larges couches de la population.

Les objectifs

L'objectif des 3ème Sommets est de rendre opérationnel pour le secteur du tourisme ce concept social qui veut valoriser l'individu et les communautés dont il fait partie. C'est une tâche difficile nécessitant un débat de fond multidisciplinaire encore jamais mené d'une façon approfondie. Le concept prend une ampleur différente selon les acteurs concernés.

Pour l'individu en tant que visiteur, c'est avoir la chance de partir et de séjourner ailleurs librement et sans difficulté physique et matérielle. Pour l'individu en tant que visité, c'est la possibilité d'être engagé à un bon niveau de salaire et à des conditions de travail satisfaisantes. Pour l'entrepreneur touristique, il s'agit de rester compétitif sur les marchés et de gagner de l'argent pour offrir des salaires intéressants et des conditions de travail satisfaisantes, tout en intégrant les coûts sociaux dans les prix.

Pour les communautés locales dans les sites touristiques, il est nécessaire de maintenir un tissu social qui renforce l'identité culturelle d'un site et évite l'exode de la population active en direction des agglomérations. Pour les autorités politiques, il est primordial d'assurer la liberté de voyage et la qualité de vie dans les centres touristiques.    

L'esquisse du cadre conceptuel

Le Comité scientifique des Sommets du Tourisme discutera de l'esquisse du cadre conceptuel pour les 3ème Sommets du Tourisme au début de l'année prochaine. Il devra se pencher sur les questions suivantes :

L'aspiration humaine à voyager et le respect de l'altérité de l'autre
Comment peut-on satisfaire les besoins de voyage de larges couches de la population tout en respectant ceux qui habitent et travaillent dans les sites visités ?

  • les intensités de voyage et les nouvelles formes de tourisme social
  • la sensibilisation des visiteurs aux particularités des sites visités
  • la protection du visiteur au niveau de la sécurité, de la santé et de l'exploitation

La nouvelle division du travail à l'échelle mondiale
Quels sont les effets de la mondialisation sur la vie professionnelle dans le monde du tourisme ?

  • la nécessité de nouvelles compétences, formations, métiers et carrières
  • l'industrialisation et la professionnalisation du tourisme
  • la recherche de coopération avec d'autres secteurs d'activité économique

L'élimination des faiblesses structurelles du marché du travail
Comment rendre le travail touristique plus attrayant pour les futurs gestionnaires et employés ?

  • la possibilité d'augmenter la productivité du travail au niveau des salaires
  • la nouvelle gestion des problèmes de saisonnalité
  • l'amélioration des conditions de travail et le partenariat social

L'amélioration du tissu social
Comment peut-on éviter l'exode de la population active des sites et maintenir un tissu social attrayant pour les résidents et visiteurs ?

  • la création de communautés socioprofessionnelles locales
  • le maintien de l'identité culturelle et l'atmosphère du site 
  • l'intégration des aspects sociaux dans le management et le label de la qualité du site

La maîtrise du développement local
Comment les collectivités locales peuvent-elles promouvoir la place tout en améliorant sa qualité de vie ?

  • l'établissement d'indicateurs sociaux au niveau local
  • la participation des acteurs locaux au développement économique et touristique
  • la diversification des structures économiques et la promotion de la place

L'organisation

Le Comité scientifique maintiendra les débats de fonds et s'efforcera de présenter le plus de cas intéressants possibles. Le site de Chamonix Mont-blanc servira de laboratoire vivant pour analyser les aspects sociaux du développement durable.

L'avancement des travaux scientifiques sera reflété sur le site Internet des Sommets du Tourisme, soit : www.sommets-tourisme.org

Conclusions

Lors des 2es Sommets du tourisme, nous avons analysé de manière approfondie les déterminants de la croissance. La qualité des intervenants et des débats a été d'un excellent niveau. Je remercie les intervenants de leur travail et les participants pour leur patience exemplaire. Nous pouvons d'ores et déjà dégager certaines grandes conclusions :  

1

Il n'existe de croissance sans fin que dans les mathématiques. La rareté économique et écologique limite aussi la croissance touristique. Celle-ci n'est exponentielle que dans certaines phases de croissance de pays, de sites et d'entreprises.

  

2

Le grand potentiel de croissance du tourisme n'est contesté par personne. Or, il est évident que la croissance touristique ne sera jamais continue. La demande touristique est trop volatile et influencée par des fluctuations conjoncturelles, des risques ou même des chocs structurels, ainsi que par une multitude de facteurs exogènes et des erreurs de management des acteurs économiques et des autorités.

 

3

Plus personne n'a parlé de croissance zéro. Ce concept écologiquement souhaitable pour réduire le gaspillage et la pollution n'est pas conforme à la notion de développement durable. Celle-ci veut que les besoins matériels et immatériels des êtres humains puissent être satisfaits. La nécessité d'une croissance plus qualitative et svelte est reconnue. Elle n'est pas automatiquement garantie pour un site ou une entreprise donnée.

 

4

A l'ère de l'hyper concurrence mondiale entre un nombre croissant de destinations et d'acteurs économiques, on est en présence d'une nouvelle donne des flux et des résultats. Il y a, du moins à court et moyen termes, des gagnants et des perdants. Il n'a pas été contredit que les nouvelles économies émergentes bénéficient de meilleures conditions-cadre pour une croissance rapide du tourisme que les économies développées des pays de tourisme traditionnels.

  

5

Les parts de ces pays de tourisme traditionnels au marché mondial du tourisme ne diminuent pas seulement à cause de l'immense extension du marché. Il y aussi une corrélation entre le niveau de développement et la spécialisation touristique. Cette corrélation baisse dans les pays riches. Certains considèrent le tourisme comme "a poor man's good" des pays qui tirent des avantages de leur "arriération".

 

6

Or, le développement accéléré dans les économies touristiques émergentes et le nivellement des prix dû à leur intégration croissante dans l'économie mondiale diminuent les avantages comparatifs des nouvelles destinations qui sont aujourd'hui incontestablement en vogue, comme le montre la croissance extraordinaire du tourisme intercontinental.

 

7

Les pays de tourisme traditionnels jouissant de multiplicateurs de dépenses touristiques plus importants ne s'essouffleront pas pour autant. Ils maîtrisent bien leurs industries du tourisme. Les entreprises savent de plus en plus fabriquer des rêves touristiques.

 

8

De plus, le tourisme fait partie d'un nouveau secteur quaternaire que l'on peut désigner comme économie du vécu émotionnel. Celle-ci pourrait être le début d'un nouveau long cycle de croissance satisfaisant des besoins immatériels de bien-être physique, intellectuel et spirituel qui sont positionnés en haut du triangle de la pyramide de Maslow. Les gains de productivité provenant de l'application de la technologie de l'information permettent aux ménages de financer ces besoins. Ce nouveau tourisme est compatible avec la notion de développement durable car les visiteurs souhaiteront toujours plus un environnement unique, authentique et intact.

  

9

Au niveau d'une destination isolée ou d'une entreprise, il y a une lutte continue pour la survie économique dans un marché mondial largement libéralisé et âprement disputé. L'offre doit constamment être adaptée aux besoins des clients, ce qui exige de lourds investissements.

 

10

Le rajeunissement de l'offre nécessite aujourd'hui de nouveaux mécanismes et instruments de création ciblée de l'innovation. Le développement et la commercialisation de nouveaux produits touristiques passent aujourd'hui par une connaissance des marchés-tests, une orientation communication et un benchmarking offensif avec les meilleures entreprises d'une branche. Le "knowledge management" doit intégrer tout le savoir disponible dans les modèles d'affaires et les business plans des entreprises pour créer de la croissance supplémentaire.

 

11

La disponibilité du capital est un facteur important pour renouveler les structures lourdes dans le domaine de l'infrastructure et de la superstructure touristique. Il a été constaté que les projets porteurs visant des valeurs d'entreprises satisfaisantes n'ont pas de problèmes à être financés. Mais les PME à services personnalisés, et donc peu rationalisées et productives, souffrent des fluctuations saisonnières de la demande et sont peu rentables. Les instruments de crédit traditionnels aggravent leur endettement. Le manque de capital propre ou de capital risque pourrait devenir de plus en plus un facteur limitatif de la croissance.

 

12

Il y a donc un intérêt majeur à améliorer l'organisation industrielle du tourisme pour surmonter les faiblesses structurelles des PME touristiques dans les stations et les rendre plus productives et rentables. Le groupe industriel Schoerghuber a montré comment on peut créer des économies d'échelle et des synergies et obtenir une croissance externe importante. Son exemple de holding verticalement intégré diversifie ses risques horizontaux et verticaux au niveau des branches et des destinations. C'est certainement un "benchmark" pour les gestionnaires des destinations traditionnelles du tourisme.

 

13

On a dit que les destinations sont quelque peu condamnées à "going big" ou "going home", et que les entreprises sont obligées de coopérer pour développer de nouveaux produits et les commercialiser. Le projet "Human powered Mobility" et les pistes cyclables suisses ont démontré, tout comme les nouvelles formes de tourisme proches de la nature, que la coopération entre plusieurs acteurs dans des réseaux complexes est possible tout en garantissant un succès commercial.

  

14

L'opposition du "corporate model" américain au "community model" européen a montré ce que l'on sait depuis longtemps en France, dans le pays des super-stations. Si les stations deviennent plus grandes, on ne peut plus les gérer comme des entreprises. On est obligé d'intégrer dans le processus économique les "stakeholders" de la communauté locale. On a constaté à Chamonix non pas opposition, mais convergence des modèles de développement. A noter toutefois que ce phénomène se produit à un niveau de coopération supérieur à celui de la coopération pratiquée dans les stations traditionnelles du tourisme.

 

15

Finalement, il s'avère que des systèmes incitatifs sont d'une grande importance pour renforcer des initiatives du marché, parce que les coûts de la coopération dite de transaction sont élevés pour le développement et la commercialisation de produits. Une politique du tourisme est nécessaire pour les pays hautement spécialisés dans le tourisme. Il faut une politique du tourisme maîtrisant le fait que nous avons soit trop, soit pas assez de croissance. Il y a unanimité sur le fait que les régions touristiques doivent être gérées en commun par "public-private partnership" pour rendre durable la croissance touristique des stations selon les principes du "management de destination".

 

16

Ce problème nous occupera lors des troisièmes Sommets voués aux aspects socio-économiques du tourisme. Nous allons voir comment la nouvelle division du travail à l'échelle mondiale affecte le tissu social des stations touristiques. Nous allons parler de l'élimination des faiblesses structurelles du marché de travail. Il s'agit en effet, sous l'angle du développement durable, de tenir compte des aspects humains du développement durable.

 

17

Comment peut-on rendre plus attrayantes les places de travail touristiques et éviter, après l'exode rural, l'exode des gens du tourisme vers les centres ?
Nous voulons approcher ces problèmes sans idéologie et en tenant compte du fait que le tourisme n'est pas un secteur à part de l'économie et de la société prisonnier de son territoire. Je répète ce que j'ai dit dans mon exposé d'introduction à Genève : "Le tourisme n'est qu'un miroir du développement socio-économique." Mais une politique du tourisme qui maîtrise ses problèmes de croissance peut contribuer au développement durable. "Si le tourisme vient, la pauvreté diminue !" a dit le Maire de Chamonix.

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