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Les facteurs clé de succès de la croissance et le développement durable du tourisme : introduction à la Conférence

Prof. Peter KELLER - Président du Comité scientifique des Sommets du tourisme Chamonix Mont-Blanc Genève

 

COMME DANS UN MIROIR

Le cycle de conférence de Chamonix Mont-Blanc Genève permet une réflexion ouverte, sans préjugés et non idéologique, sur la conception politique du développement durable. Mieux que tout autre domaine de la vie, le tourisme offre la possibilité de voir et de comprendre les processus complexes du développement dans un espace donné comme dans un miroir.

Les Premiers Sommets, qui ont eu lieu sous le majestueux Mont-Blanc dans la plus grande ville des Alpes en 1999, étaient consacrés à la dimension écologique du développement durable. Les participants ont constaté des conflits de fond qui existent entre la protection de l'environnement et la survie économique des entreprises et destinations de tourisme. Cela nous a incité à discuter aux Deuxièmes Sommets des problèmes de la croissance économique et du développement durable dans le tourisme. Les promoteurs du concept de développement durable nous disent qu'il n'y a pas véritablement possibilité de minimiser le gaspillage et la pollution si les besoins matériels et immatériels de base de l'humanité ne peuvent pas être satisfaits.

 

LA NOTION DE LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE

Nous sommes donc obligés de réfléchir au problème économique de la rareté des biens. Cette rareté peut être surmontée par un processus cumulatif d'interactions qui se traduit par la hausse continue de la productivité. C'est ce que l'on appelle la croissance économique, qui sert à augmenter la production des biens et des services. Elle est controversée si l'on argumente d'un point de vue écologique. Tout nouveau bien rend plus rare la matière première et contribue à renforcer la pollution. Il y a aussi une rareté écologique due à l'entropie selon le deuxième principe de la thermodynamique.

Or, il a été constaté que la croissance est nécessaire pour la survie économique d'une entreprise ou d'une destination touristique. Une croissance zéro n'est pas durable du point de vue économique. Dans les conditions de l'économie de marché, elle serait liée à des pertes matérielles et à une diminution de la qualité de la vie des populations concernées. Elle mettrait tôt ou tard l'entreprise en faillite.

Même l'objectif de la voie moyenne d'une croissance modérée dite qualitative, qui veut produire en minimisant au maximum le gaspillage et la pollution, est difficilement viable à long terme. Il est certes possible d'obtenir davantage de recettes et d'enregistrer une croissance réelle avec un nombre de visiteur inchangé, voire en diminution. Mais la valeur ajoutée et les prix, dans les conditions d'"hyper concurrence internationale", ne peuvent pas être haussés à volonté.

 

LE MYTHE DE LA CROISSANCE EXPONENTIELLE

Une entreprise a donc besoin de viser une croissance soutenue pour mieux exploiter les capacités touristiques existantes et pour en créer de nouvelles. Les responsables sont obligés d'engager des modèles d'affaires et des "business plan" qui assurent la croissance et une valeur de rendement suffisante pour l'investisseur.

A première vue, la croissance du tourisme paraît être possible sans problème. Le tourisme passe pour un secteur à la croissance exponentielle ayant un grand potentiel d'avenir. Le thème de la croissance du tourisme semble donc être inutile. On devrait alors plutôt se demander si le style de vie touristique occidental peut être généralisé au monde entier alors que l'on veut éviter l'épuisement des ressources disponibles et estimées en pétrole et un réchauffement encore plus rapide de la planète bleue.

Or, la réalité est différente pour une entreprise, une destination ou un pays donné. La croissance de la demande touristique est exposée à des fluctuations conjoncturelles, au risque structurel de la saisonnalité de la demande et à toute une série de facteurs de risque exogènes.
Le succès d'une entreprise ou d'une économie touristique n'est jamai garanti dans le domaine du tourisme. La croissance exponentielle n'est une réalité que pour les nouvelles destinations des pays émergents qui entrent dans les marchés avec de nouveaux produits attrayants et bon marché. Les agrégats de chiffres fantastiques de croissance sont des artifices statistiques qui résultent de l'arrivée de nouvelles destinations sur le marché.

 

LE PROBLÈME DE LA CROISSANCE SOUTENUE

Beaucoup d'entreprises, notamment dans les destinations traditionnelles du tourisme, ont un problème de croissance. Celle-ci est trop lente par rapport à celle de secteurs plus performants de l'économie. Cela se traduit dans les difficultés d'investir pour le renouvellement des installations et de l'équipement touristique. Les deuxièmes Sommets du tourisme analyseront donc dans six tables rondes les déterminants de la croissance touristique selon les théories existantes et les expériences pratiques les plus récentes. Pourtant, un intervenant dit "le candide" posera à chaque fois des questions critiques qui tiendront notamment compte des aspects écologiques.

Le débat politique de la séance inaugurale a posé la question de savoir si le tourisme peut être considéré comme un secteur stratégique de l'économie dans les pays riches et pauvres. C'est se pencher sur le problème de savoir s'il y a trop ou pas assez de croissance. Dans les deux cas, l'État est appelé à jouer un rôle spécifique. La croissance devient un bien public. Il est dés lors indispensable d'analyser les déterminants de la croissance qui sont en même temps des facteurs clés de succès pour une entreprise ou une destination.

 

LES GRANDS THÈMES

Les tendances lourdes : l'essor d'un nouveau secteur quartenaire

L'évolution de la demande est le facteur clé le plus évident dans le domaine du tourisme. Elle est aujourd'hui notamment influencée par le processus de la mondialisation. Certes, la majeure partie de l'activité touristique se joue encore à l'intérieur du même pays ou du même continent, mais le tourisme intercontinental est en progression. Et surtout une situation de concurrence entièrement nouvelle est apparue. Elle n'est pas rassurante pour les destinations traditionnelles du tourisme.

Pourtant, les destinations dans les pays hautement développés pourront de plus en plus profiter de la révolution technologique de l'information. Celle-ci a engendré un long cycle économique, selon N. Kondratieff, qui aboutit à une nouvelle augmentation de la productivité et du bien-être. Le budget des ménages disponible pour les services immatériels et personnalisés augmentera. Une sorte d'économie du vécu émotionnel est en train de se mettre en place, et le tourisme en fait partie. Ce nouveau secteur quaternaire permettra de créer des produits touristiques dans les domaines du bien-être physique, psychique, intellectuel et émotionnel.

Les conditions préalables : la création de mécanismes d'innovation

La création de mécanismes d'innovation est un nouveau thème important pour le rajeunissement de l'offre existante du tourisme. C'est la voie de la croissance endogène selon la nouvelle théorie de croissance de P. Romer et autres. Il est nécessaire pour la survie des entreprises touristiques de mieux utiliser les compétences et le savoir-faire disponible dans la démarche du "Knowledge Management" pour les intégrer dans les modèles d'affaires et le développement et la commercialisation de nouveaux produits.

Il y a une série de mécanismes et d'instruments pour accélérer le processus d'innovation au niveau de la demande et de l'offre, comme l'utilisation des marchés témoins de la clientèle fidélisée et nouvelle, l'intégration de nouvelles compétences provenant de la coopération des partenaires ou le "benchmarking" qui a pour but d'améliorer les processus de production et de commercialisation en se mesurant aux meilleurs.

Les facteurs de production : l'accès aux ressources 

La modernisation constante de l'offre touristique exige des investissements généralement coûteux. Pourtant, selon les théories de la croissance classiques telles que celle de R. Solow, l'augmentation du capital est un facteur important de succès. Les exigences de la clientèle, les coûts de développement et de construction qui en découlent et la multiplication des prescriptions étatiques renchérissent l'adaptation des structures aux besoins du marché. On est souvent devant un cercle vicieux : l'investissement insuffisant fait baisser le taux d'utilisation et les recettes, ce qui détériore la qualité et amoindrit la chance d'obtenir de bons prix.

L'accès aux différents marchés de production, tels que le capital ou le travail, est difficile pour les entreprises du tourisme. Celles-ci ne sont pas assez productives. Elles devront pourtant tôt ou tard s'adapter aux règles du jeu du marché qui n'investira plus dans le tourisme que si celui-ci améliore son rendement et s'avère capable de rémunérer le capital propre et étranger tout en procédant aux amortissements nécessaires.

Le succès de vente : les nouveaux produits et marchés

Selon l'économiste J. Schumpeter, la destruction créatrice des structures anciennes et l'exploitation de nouveaux produits et marchés à partir de l'offre existante est nécessaire pour la croissance. C'est une des tâches essentielles des entrepreneurs touristiques d'utiliser les ressources d'un site touristique pour mettre ensemble de nouveaux paquets de service afin de renouveler l'offre.

Les économies d'échelle et les synergies : les nouvelles structures industrielles

Dans la lutte de concurrence devenue universelle, la gestion des capacités de l'offre, la taille de l'entreprise et la croissance externe par coopération jouent un rôle de plus en plus important. Les petites et moyennes entreprises doivent se grouper pour réaliser ensemble des économies d'échelle et des synergies afin de compenser les inconvénients de la petite taille, comme plusieurs économistes dont J. Hicks l'ont préconisé.

On devra discuter des avantages et des inconvénients des modèles américains et européens d'organisation industrielle des stations de tourisme. Il n'est pas évident que le "Corporate Model" soit supérieur au modèle européen dit "Community Model".

Le cadre institutionnel : Les systèmes incitatifs

Last but not least, il faudra discuter de la question du cadre institutionnel du tourisme qui est, selon D. C. North, une des clés du succès de la croissance. Il s'agit de savoir si les pays disposant d'une politique du tourisme explicite et d'un système incitatif pour le tourisme peuvent obtenir, dans le domaine des flux et recettes touristiques, de meilleurs résultats que les pays qui renoncent à promouvoir le tourisme.

 

CONCLUSION 

L'économiste N. Georgescu-Roegen n'aurait probablement pas un immense plaisir au débat que nous mènerons ces deux jours. Pour lui, tous les processus économiques sont irréversiblement gaspilleurs et pollueurs, et non cycliques comme le pensent les néo-classiques. Il n'y a pas non plus de royaume de liberté ou de prospérité éternelle, comme le pensent les économistes libéraux et Marx. Selon lui, la loi de l'entropie est la dernière cause de la rareté économique.

A défaut d'une innovation prométhéenne, par exemple la fusion artificielle pour imiter le soleil et produire l'énergie nucléaire, il faudra selon lui ralentir l'augmentation de la production d'entropie. L'être humain devrait renoncer à faire proliférer les biens de consommation.
Le bien matériel doit être remplacé par la joie de vivre. A ce niveau, les loisirs et des formes de tourisme appropriées auraient à jouer un rôle important. Un tel monde utopique ne pourrait d'ailleurs se réaliser que par une nouvelle société qui tiendrait compte des principes de la solidarité. Même une telle société ne pourra pas éviter les lois de la nature. Celles-ci sont cruelles, selon Georgescu-Roegen: chaque vie d'un nouveau-né signifie une vie de moins dans le futur éloigné.

 

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