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La concurrence accrue à l'ère de la mondialisation : l'industrie touristique a-t-elle besoin du soutien de l'Etat pour rester compétitive ? M. Antoine VEIL - Président d'AV Consultants, Paris, France
Quand on m’a demandé de venir à Chamonix, je n’ai pas hésité, car c’est toujours un bonheur pour moi de venir dans cette vallée, où je retrouve nombre de souvenirs.
D'entrée de jeu, je dois vous dire cependant que je représente très mal le MEDEF, sauf peut-être les retraités du MEDEF. Quoi qu'il en soit, j’ai sauté sur l’occasion de vous dire ce que je pense, non pas du partenariat public-privé vu par le privé, mais de ce qu’on appelle maintenant le "développement durable".
Je ne vais pas vous parler du partenariat public-privé. Si le terme est récent, le concept est vieux comme le monde, en tout cas comme les Etats, les structures étatiques, les structures publiques. Si aujourd'hui le terme est remis à la mode, c'est simplement parce que la disparition de l’argent public fait qu’il faut bien trouver des structures alternatives de financement, notamment pour les infrastructures de transport. Je ne vais donc pas vous parler de ça, non que ce sujet soit sans intérêt, bien au contraire, mais à lui seul il nécessiterait un très long débat. En revanche, dans le droit fil des propos de Francesco Frangialli, j'aimerais vous parler du "développement durable", et peut être plus précisément de celui de ces deux mots qui nous interpelle. Ce n'est pas le terme de "développement", c'est l'adjectif "durable".
Francesco Frangialli nous a expliqué que, toutes choses égales par ailleurs, le tourisme s’est développé beaucoup plus vite à travers le monde que ne le pensait François René de Chateaubriand, il y a 150 ans, et en tout cas beaucoup plus vite qu’on ne pouvait se l’imaginer il y a seulement une vingtaine d’années. Dans les milieux administrativo-bourgeois que nous fréquentions dans ma jeunesse, il était de bon ton de considérer le tourisme avec condescendance. Le tourisme, c’était pour les gens qui n’étaient pas capables de faire autre chose.
On en est tout à fait sorti. La part du tourisme dans le PIB, dans un pays comme le nôtre, est tout à fait intéressante à considérer dans son évolution, car elle n'a cessé de croître. A fortiori, il en va de même dans les pays en voie de développement, et plus encore dans les pays les moins avancés, mais c’est là qu’il faut essayer d'explorer ce qui est derrière le mot "durable", mauvaise traduction, soit dit en passant, du mot « sustainable », traduction au surplus inutile car il existait un terme français, c'est l'adjectif "pérenne", significatif de pérennité.
En réalité, le problème qui est posé et qui nous interpelle à l’heure actuelle, le vrai problème, ce n’est pas celui du développement du tourisme, qui se développe très rapidement, c’est bien celui de sa pérennité.
En effet, le principal ingrédient du tourisme, c’est à dire le site, est un élément qui est extraordinairement fragile et donc menacé, dans tous les pays, et dans la mesure où dans les pays développés on n’a peut-être pas fait suffisamment attention à la préservation et à la réhabilitation de ces sites touristiques, il importe de sonner le tocsin vis à vis de nos amis des pays en voie de développement, et des pays les moins avancés, parce qu’il y a fort à penser que la fragilité des sites touristiques est encore plus grande chez eux que chez nous.
En disant cela, je pense à la fragilité sociologique et aussi à la fragilité physique.
Qu’est-ce qui menace la pérennité du tourisme ? Pour aller à l’essentiel, ce sont les risques exogènes et les risques endogènes. Parmi les risques exogènes, je m’arrêterai à celui qui me paraît le plus menaçant, je veux dire le réchauffement climatique lié, n’en doutons pas, à l’effet de serre, c’est-à-dire à l’accélération de la consommation des combustibles fossiles.
Nous vivons ainsi, en France, un phénomène de tropicalisation qui se manifeste par des épisodes d’extrêmes sécheresses, suivis par des phénomènes tels que ceux qui viennent de se dérouler dans le midi ces jours-ci. Je pense qu’il ne faut pas se rassurer à cet égard à bon compte, même s’il ne faut pas inquiéter inutilement quiconque, mais ce sont des problèmes dont il faut se préoccuper et donc s’occuper. Comment s’en occuper ? D'abord en tenant un langage cohérent. Francesco Frangialli a parlé de ce qui s’était dit à Johannesbourg. Ce qui s’est dit à Johannesbourg sur la nécessité de contenir le réchauffement lié à l’émission des gaz à effet de serre me paraît excellent, mais que l’on ait dit en même temps qu’il fallait tordre le cou à l’énergie nucléaire me paraît un contresens fondamental, et même une gigantesque imposture, ce qui n’a été relevé par personne. Moi, je me souviens d’avoir entendu, sur une télévision quelconque, la personne qui présidait la séance de clôture à Johannesbourg, dire « on n’a pas fait grand chose contre l’effet de serre, mais à tout le moins, on en a filé un coup derrière les oreilles au nucléaire ». Je le répète, c’est non seulement une absurdité, mais c'est une imposture, et si je peux vous en convaincre si peu que ce soit, je n’aurai pas perdu mon temps en venant ici ce matin.
Pourquoi ? Parce qu’en l’état actuel des choses, et à hauteur de notre horizon de vision, c’est-à-dire pour un siècle ou plus, l’énergie nucléaire, moins réchauffante, moins polluante et moins meurtrière que tous les combustibles fossiles que sont le charbon, le gaz, le pétrole, constitue l'élément majeur et sans alternative de l'approvisionnement énergétique, dans un contexte dans lequel il ne saurait y avoir de croissance sans énergie. Prétendre que l’on va y substituer des éoliens ou de la biomasse est une vraie turpitude, complaisamment colportée par toutes sortes d'intellectuels, de politiques, de porte voix médiatiques, avec plus de tartuferie que de naïveté.
C'est donc un problème qu’il faut avoir le courage d’examiner. Je m’y arrête un instant.
Je pense que notre pays, il y a 40 ans, a pris les bonnes options dans la stratégie de ses approvisionnements énergétiques. Il a choisi le nucléaire, et à l'intérieur du nucléaire la filière américaine à eau pressurisée, de préférence à la filière française graphite-gaz, qui était probablement une impasse. Il y a en revanche quelque chose qui a fait défaut depuis 40 ans, c’est l’information et la pédagogie, de sorte qu’au moment où on arrive au temps de la relève de génération des centrales nucléaires, l’opinion n’a pas été préparée. Ce n’est pas un phénomène propre à notre pays, c’est la même chose en Allemagne, mais on voit aussi des gens qui, comme les Finlandais ou comme les Californiens, ont fait l’effort nécessaire d'information et viré leur cuti, si je puis dire, pour expliquer et convaincre que, dans le monde qui est devant nous, il n’y a pas d’alternative à l’énergie nucléaire comme support majeur de la croissance, en limitant l’effet de serre.
Ce n’est pas plus compliqué que ça, mais il faut le dire, ce qui nécessite un minimum de courage et ce que les politiques, submergés par la démagogie ambiante, n'ont pas le simple courage de dire. Voilà pour le risque exogène majeur qui pèse sur le développement durable du tourisme.
J’en viens maintenant à l’endogène. Et, en ce qui le concerne, je vais vous dire tout simplement que le tourisme risque d’être victime de lui-même. Lorsque les gens de ma génération repensent à ce qu’était le tour de la Méditerranée, voici seulement 40 ans, deux générations plus tôt, et comparent à ce que c’est devenu aujourd’hui, eh bien, on s’aperçoit que c’est comme les gisements charbonniers qui s’épuisent. Le tourisme a dévoré les sites presque partout. Il y a deux ans, il m'est revenu que le Maroc était en train de « tunisifier » son tourisme. J’en ai été très inquiet et ce n’est pas ce que j’ai entendu ce matin qui m’aura en quoi que ce soit rassuré. Les seuls pays qui ont échappé jusqu’à présent à l’autodestruction des sites touristiques, ce sont, paradoxalement, ceux que le terrorisme a protégés, la Corse ou l’Algérie. J’ai eu l’occasion de dire, il n’y a pas très longtemps, au Président Abdelaziz Bouteflika, qui fut ministre du tourisme il y a 40 ans dans le premier gouvernement de Ben Bella, que si j’étais lui, je n’attendrais pas d’avoir éradiqué le terrorisme en Algérie pour m’occuper d’essayer de préserver ce qui peut l'être de cette merveille qu’est la corniche kabyle, qu’un certain nombre d’entre vous connaissent certainement, entre Djidjelli, Collo et même la Calle et la frontière tunisienne.
Voilà ce que je voulais vous dire.
De tout cela on peut tirer enseignement et pédagogie :
1ère pédagogie : le nucléaire doit être vigoureusement développé, bien entendu avec toutes les précautions qui s'imposent, et en serrant de plus en plus près le problème du traitement des déchets.
2ème pédagogie : le ferroutage, pour aérer le réseau routier, ferroutage que l’on persiste à considérer avec condescendance, au moment où des expériences en vraie grandeur commencent à se faire.
3ème pédagogie : ôter de la tête des élus un certain nombre de fantasmes tels que Lyon-Turin ferroviaire, dont personne ne peut raisonnablement penser qu’on puisse trouver le financement. C’est tout à fait impossible, il n’y a pas d’argent public et on ne devrait pas recommencer la manipulation dont ont souffert les actionnaires d’Eurotunnel et qui, 15 ans ou 20 ans après, continue de défrayer la chronique.
Moi, je pensais ce matin, en montant dans la vallée et en passant au pied du glacier des Bossons, à ce qu’étaient ce glacier au temps de mon enfance, qui n'est pas si lointain. Il arrivait à la route. Je me disais qu'il ne faut pas croire que la complaisance dont on fait preuve à l'égard de l’effet de serre attendra plusieurs générations pour faire sentir ses dramatiques effets.
Voilà en quelques mots le propos que je souhaitais vous tenir. Tout cela débouche sur la nécessité, pour les pouvoirs publics, et notamment pour l’Etat, de revaloriser sa fonction de régulation, dont en général, à ma grande surprise, l’Etat se défausse volontiers sur des autorités dites indépendantes alors que l’Etat, du fait que le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif sont issus des urnes, a une légitimité que n’ont pas les experts ou techniciens dont on meuble ces organisations que sont les autorités régulatrices (c’est une très, très mauvaise institution qu’on est allé chercher dans les pays anglo-saxons). L’Etat a maintenant parmi ces missions régulatrices que sont la justice, l’armée, la défense, la sécurité dont on parle beaucoup, une mission de protection des sites contre les risques qui menacent leur pérennité et qui s’appellent la pollution, la saturation ou la sur-densification, bref les atteintes au milieu naturel.
Si j’ai pu vous faire partager ma conviction à ce sujet, je n’aurai pas complètement perdu mon temps.
Je vous remercie.