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Quelques réflexions sur le tourisme dans les pays en voie de développement - Le cas de l'Ethiopie M. Yusuf Abdullahi SUKKAR - Directeur général, Commission du tourisme de l'Ethiopie, Addis-Abeba, Ethiopie
Sous ce titre, je souhaite ce matin traiter des points suivants :
- L’importance du tourisme pour l’économie éthiopienne
- Les attractions touristiques de l’Ethiopie
- Les efforts pour concrétiser le potentiel / Le rôle du gouvernement fédéral / Disposons-nous des infrastructures nécessaires ?
- Les avantages du relatif retard du pays pour le développement du tourisme
- L’impact du tourisme et l’aide internationale
- Existe-t-il des alternatives au tourisme ?
- Les pays pauvres sont-ils dotés d’un meilleur cadre pour le tourisme international que les pays plus riches ?
Prenons tout d’abord connaissance de ces quelques informations de base sur l’Ethiopie :
Dans la corne de l’Afrique
Situation : entre 4° et 14° degrés de latitude Nord, entre 33 et 48 degrés de longitude Est Superficie : 1.112.000 km²
Un peu moins de deux fois la taille de la France et de la Suisse réuniesPopulation : 70 millions
Un peu moins de la somme des populations de la France et de la SuisseNiveau de vie : Nous sommes pauvres. Nous survivons avec moins de 5% de la somme des PNB de la France et de la Suisse (à pouvoir d’achat égal) Type de gouvernement : République fédérale comptant 9 états et deux villes autonomes L’importance du tourisme pour l’économie éthiopienne
Quelle est l’importance du tourisme dans l’économie éthiopienne ?Actuellement, le tourisme ne représente encore qu’un secteur très limité de l’économie éthiopienne. Pour ceux d’entre vous qui aiment les faits et les chiffres, il représente seulement 2% du produit national brut. Cependant, étant donné le potentiel touristique de l’Éthiopie (dont je parlerai dans quelques instants) et la contribution du tourisme aux recettes de l’exportation (plus de 15%) l’importance de ce secteur a d’ores et déjà été reconnue.
Son importance provient également de la stratégie de développement économique que nous avons adoptée – une stratégie d’industrialisation conduite par le développement de l’agriculture. La sécheresse constitue toujours une menace régulière, or nous dépendons de cultures sèches. Ainsi, pour des raisons bien justifiées, nous mettons l’accent sur l’agriculture, c’est-à-dire sur le développement rural (85% de la population vit en zone rurale), sur la sécurité alimentaire et sur l’autosuffisance alimentaire. Il s’agit d’une stratégie d’industrialisation par le développement agricole. Pour que cette stratégie puisse fonctionner, elle doit être soutenue par le secteur des exportations. C’est en ce sens que le tourisme revêt pour nous toute sa valeur – car il s’agit, comme vous le savez, d’une forme d’exportation. De la même manière, à l’heure actuelle, nous dépendons principalement de l’exportation de café vert. Ainsi, au vu de l’instabilité du prix du café, nous devons diversifier nos exportations. Nous pouvons y parvenir grâce au tourisme.
Les attractions touristiques de l’Éthiopie – son potentiel touristique
L’Éthiopie présente un large éventail d’attractions touristiques, qui renvoient à divers centres d’intérêt : Paléo-anthropologique, historique, naturel et culturel.
Parmi les attractions paléo-anthropologiques, on trouve de célèbres hominidés tels que Lucy ou l’Australopithecus Afarensis, l’Ardipithecus Ramidus, le Ramidus-Ramidus-Kadaba, et le Bodoman, en remontant de 5,8 millions d’années dans l’histoire des origines de l’humanité. On y trouve également la découverte la plus récente, l’Homo-Sapien Edaltu, un ancêtre direct de l’homme, dont on estime l’âge à 160.000 ans. Les outils en pierre les plus anciens du monde, vieux de 2,5 millions d’années, sont des découvertes éthiopiennes. D’après les scientifiques, les régions qui les abritent ont encore beaucoup à nous apprendre sur nos origines.
Les attractions historiques, tout aussi riches, témoignent de la saga de l’un des pays les plus anciens du monde, dont la souveraineté a été rompue pendant plus de trois cent ans. Des noms tels que Yeha et Axum, associés aux ruines des temples, à leurs stèles toujours debout, leurs tombes et leur statues, rappellent les gloires d’un empire qui commerçait avec la Perse, Rome et Byzance. Lalibela, site des célèbres églises creusées dans le roc, témoigne de l’élévation architecturale (ou spirituelle) des éthiopiens au Moyen-Age. Gondar, le Camelot d’Afrique, Harar, le quatrième lieu saint de l’Islam, et Tia, avec ses pierres tombales aux allures d’astronautes, sont les reliques insolites des civilisations régionales qui formaient l’Ethiopie.
En matière d’attractions naturelles, l’Ethiopie est l’un des pays à la plus forte diversité physique et biologique au monde. Avec ses hauts plateaux, ses longues chaînes de montagnes, ses pics haut perchés, ses longues rivières, dont le Nil Bleu, ses larges vallées, notamment celle du Grand Rift, ses déserts arides et ses nombreux lacs d’eau douce. Sur ses 823 espèces d’oiseaux, 16 sont endémiques ; sur les 277 espèces de la faune sauvage, sept mammifères sont endémiques. Le gros gibier d’Afrique compte quelques représentants en Ethiopie à l’état sauvage et dans leur habitat naturel. Le pays dispose de neuf parcs nationaux et encore davantage de sanctuaires et zones protégées – espaces qui assurent notamment la survie du Walia Ibex, une espèce bien connue des français et des suisses.
Les attractions culturelles, riches et diverses, découlent des interactions entre civilisations, religions, groupes ethniques, langues, organisations sociales et coutumes. L’Éthiopie est connue en tant qu’adepte de la première heure des trois plus grandes religions du monde, le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam. A l’heure actuelle, quelques 80 langues et encore davantage de dialectes sont parlés en Ethiopie ; une véritable mosaïque humaine. Les caractères d’écriture éthiopiens, le calendrier unique, les fêtes religieuses, la danse folklorique et les bijoux, c’est-à-dire notre quotidien, n’ont jamais manqué de fasciner les visiteurs.
La journaliste de voyage Frances Linzee Gordon, auteur du guide Lonley Planet sur l’Ethiopie, résume l’attrait qu’exerce de l’Éthiopie en ces mots :
« L’Ethiopie a
Une histoire et une culture qui n’ont rien à envier à l’Afrique du Nord ;
Des oiseaux et une faune qui n’ont rien à envier à l’Afrique de l’Est ;
Un climat et un paysage aussi agréables que ceux d’Afrique du Sud ; et
Des groupes ethniques et une culture aussi intéressants que ceux d’Afrique de l’Ouest. »Les efforts réalisés pour concrétiser le potentiel /
Le rôle du gouvernement fédéral / Disposons –nous des infrastructures nécessaires ?Nous connaissons à présent le potentiel du pays. Mais disposons-nous des infrastructures nécessaires à la concrétisation de ce potentiel ?
Nous en disposons en partie. Ethiopian Airlines, qui fête ses 57 ans, est considérée comme la meilleure compagnie aérienne d’Afrique. C’est également l’une des plus importantes, avec davantage de vols intra-africains que n’importe quelle autre compagnie (elle dessert quelques 28 destinations). Elle se targue également d’un Grade 1 (niveau 1) américain, venu récompenser ses résultats en matière de sécurité. La compagnie ne dessert pas moins de 80 destinations, dont plus de 20 en Europe, au Moyen-Orient, en Asie et aux Etats-Unis (Elle a récemment repris une cadence de deux vols par semaine à destination de Paris).
Chaque jour, de nouveaux hôtels, de nouvelles auberges (auberges écotouristiques), des campings, restaurants et cafés ouvrent leurs portes à travers le pays. Exception faite du Sheraton et du Hilton, établissements haut de gamme, nous disposons à présent d’hôtels adaptés à tous les budgets, jusqu’à celui des routards, qui sont en général les pionniers du monde du voyage. La décision du gouvernement de privatiser les hôtels appartenant à l’Etat est toujours valable.
Je peux même affirmer que le développement d’infrastructures dans le pays a constitué une priorité spéciale.
Qu’est-ce que cela signifie pour le tourisme ?
- De nouvelles routes, capables de mener les touristes rapidement et confortablement à travers tout le pays ;
- De nouveaux aéroports, dotés de meilleures installations et d’un meilleur confort ;
- Un réseau d’alimentation électrique plus étendu ; et
- Un meilleur réseau de télécommunications, pour permettre aux voyageurs de combler un besoin qui semble tout à fait essentiel à leurs yeux, celui de disposer d’un accès à l’internet.
Les investissements étrangers sont également fortement encouragés. Quelques projets enthousiasmants liés au tourisme, et notamment
- un nouvel hôtel par le groupe Accor,
- un parc d’attraction de type Disney,
- une réserve de chasse privée
sont actuellement à l’étude ou déjà en route.En outre, le gouvernement fédéral est responsable :
- du lancement de la politique et de la stratégie touristiques nationales
- de la promotion du tourisme
- de l’encouragement au développement d’installations touristiques
- de la définition des normes applicables aux installations touristiques, afin de garantir un service de qualité
- de la production de statistiques sur le tourisme et de la diffusion de ces informations
- de la mise en place et de l’encouragement à la création d’instituts de formation aux métiers du tourisme
Les régions sont essentiellement chargées du développement et de la gestion de sites touristiques.
Le développement d’un partenariat entre le gouvernement fédéral, les gouvernements régionaux et le secteur privé sont fortement recherchés. Nous travaillons actuellement à la mise en place d’un conseil national du tourisme, qui impliquerait toutes les parties prenantes et les principaux collaborateurs.
Les avantages du relatif retard du pays pour le développement du tourisme
Lorsque je m’adresse aux tour-opérateurs et aux voyageurs, en particulier en Europe, je suis tout à fait conscient du fait que l’on recherche de nouvelles destinations. L’Ethiopie en est une – une destination que l’on pourrait décrire comme « sortant des sentiers battus ». L’Ethiopie répond assez bien à ce critère, car elle allie une histoire et une culture exceptionnelles à un sentiment d’exotisme. En outre, elle peut déjà satisfaire aux besoins des touristes, avec plusieurs chaînes hôtelières réparties à travers le pays, et sa compagnie aérienne, qui allie une bonne qualité à des prix raisonnables. Le sous-développement implique également d’autres avantages : des bas salaires, une offre de main d’œuvre abondante et facile à former. L’un des plus grands avantages d’un secteur touristique relativement peu développé est sa possibilité de tirer les leçons des erreurs des autres. Un atout à ne pas sous-estimer.
L’impact du tourisme et l’aide internationale
Bien qu’aucune tentative systématique n’ait été réalisée pour mesurer les fuites des revenus du tourisme dans le cas de l’Ethiopie, un regard attentif sur leur nature nous indiquerait que même si elles pouvaient s’avérer assez importantes, elles ne seraient sans doute pas aussi élevées que dans certains pays, car quasiment toutes les installations sont détenues par l’état ou par des éthiopiens. Elles peuvent être classées de la manière suivante : liées aux investissements (matériaux de construction, mobilier, équipement, avions, autres véhicules) ; liées à l’exploitation (boissons et certains éléments de l’alimentation, carburant, pièces détachées, service aux expatriés, remise des bénéfices – très minime) ; liées à la promotion (frais de participation aux salons commerciaux, coûts des publicités à l’étranger ; coût du matériel auxiliaire préparé à l’étranger), etc.. Il existe cependant des impacts positifs importants.
Nous pouvons citer :
- une meilleure recette en devises pour appuyer la stratégie de développement économique
- la création d’emplois avec :
- l’intensité de la main d’œuvre
- le soutien aux femmes et aux personnes défavorisées
- la création de marchés pour l’artisanat et l’art (des activités qui sont actuellement en pleine croissance),
- les produits de la ferme, les boissons locales, les textiles, etc..
- la protection des ressources touristiques (sites patrimoniaux)
- la protection de l’environnement
- l’amélioration de l’image du pays
Les donateurs bilatéraux, l’UE et l’UNESCO sont impliqués dans la préservation et la conservation des sites patrimoniaux. Dans le cadre d’un projet qui vient d’être approuvé, la Banque Mondiale s’est également engagée dans la protection du patrimoine culturel (sans doute le premier projet de ce type au monde). Ces éléments contribueront à la viabilité du tourisme.Les alternatives au tourisme
Comme je pense l’avoir démontré plus haut, l’Ethiopie dispose d’un potentiel énorme. Les autres ressources que nous possédons et les industries développées sont limitées. En dépit du contenu de certains conseils aux voyageurs (comme vous le savez, les conseillers ont tendance à crier au loup, ces derniers temps), je peux vous dire que la situation en matière de sécurité est impeccable. La population est très amicale. Nous sommes une nouvelle destination. Ce sont là nos avantages comparatifs. Comme je l’ai dit plus haut, nous devons également diversifier nos sources de revenus issus de l’exportation. Je saisirai cette occasion pour affirmer à nouveau que l’Ethiopie est une destination touristique parfaite – et que non –je ne vois aucune alternative au tourisme.
Les pays pauvres sont-ils dotés d’un meilleur cadre pour le tourisme international que les pays plus riches ?
Le faible coût de la vie fait d’un pays pauvre tel que l’Ethiopie un endroit intéressant pour les voyageurs occidentaux. Les exportations bon marché, notamment les souvenirs et la main d’oeuvre à bas prix, intéressent les investisseurs étrangers et notamment ceux qui souhaitent ouvrir des agences de voyage, des hôtels, organiser des safaris, etc.. Le fait que certaines personnes n’aient pas été exposées au phénomène culturel d’occidentalisation, ou plus précisément, à la mondialisation, est générateur d’expériences authentiques. Une fois encore, contrairement à l’Occident homogénéisé, où les personnes se ressemblent toutes, portent le même type de vêtements, boivent le même café (le Starbucks actuellement), les pays tels que l’Ethiopie présentent une grande diversité. Je pense également que les pays pauvres jouissent aujourd’hui d’une meilleure capacité à gérer le tourisme – la plupart d’entre eux sont suffisamment grands pour entamer un développement à assez grande échelle. Cela peut vous paraître étrange, mais nous devenons également moins bureaucratiques. Le programme de reforme du service militaire en Ethiopie passe même par une phase de ré-ingénierie de procédé. Récemment, les autorités en matière d’investissement ont réduit le temps nécessaire à l’obtention d’un permis d’investissement, qui est passé de 25 jours en moyenne à 2 jours. Mes collègues des Ministères des finances et du développement économique, du commerce et de l’industrie se plaignent de la bureaucratie et des réglementations de l’Union Européenne. On m’a un jour parlé des bananes importées vers l’Europe : elles ne doivent être ni trop droites, ni trop courbées ni trop petites, ni trop longues et de toutes façons, elles n’ont aucun goût !
En conclusion, je souhaiterais formuler un certain nombre de remarques. Premièrement, j’espère ne pas vous avoir dépeint un tableau trop mielleux et trop douceâtre de l’Ethiopie. Cela n’était pas mon intention. Nous nous battons toujours contre des problèmes d’image – l’image de la sécheresse, de la famine et des catastrophes – dont certains aspects sont véridiques, mais nous essayons d’être compétitifs. Nous souffrons d’un manque de services de qualité et d’un manque de coordination entre les activités des divers partenaires du secteur. Nous connaissons des problèmes en matière de facilitation des échanges. Tous ces problèmes sont immenses, mais par insurmontables, et nous tentons sérieusement de nous y attaquer.
Deuxièmement, nous sommes à Chamonix-Mont-Blanc. Le Mont Blanc est le haut sommet le plus escaladé du monde (pour ma part, j’ai gravi le Matterhorn… à Disneyland, en Californie !). Mais plus sérieusement, j’ai gravi quelques montagnes en Ethiopie, notamment celles de Semein et de Bale. Cet exemple illustre parfaitement le désir ancien et primitif de l’homme de « voir derrière l’horizon », pour savoir ce qu’il y a par delà sa vallée et son petit coin du monde. Eh bien chaque année m’a-t-on dit, sur le Mont Blanc, le nombre de tentes plantées sur la montagne, et en particulier sur la route Goutier, atteint son maximum. Donc, à présent, l’heure est venue de grimper sur la montagne et de se demander ce qu’il y a derrière la vallée suivante et derrière la chaîne de montagnes suivante .... pour arriver sur une autre terre et même sur un autre continent… l’Afrique. Et l’Ethiopie vous attend.
Bien sûr, vous avez votre Mont-Blanc, mais le Ras Dashen, qui culmine à 4620 m est le plus haut sommet d’Ethiopie et le quatrième pic d’Afrique par sa taille, il est presque aussi haut que le Mont-Blanc, mais il y a encore de la place pour tout le monde !