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La crise de la mondialisation : comment la communauté internationale peut-elle rendre durable le développement du tourisme ?

M. Francesco FRANGIALLI - Secrétaire Général de l'Organisation mondiale du tourisme, OMT, Madrid, Espagne

 

Madame le Secrétaire d’État au développement durable,
Messieurs les Ministres du tourisme d’Éthiopie et d’Ukraine,
Monsieur le Préfet de Haute-Savoie,
Monsieur le Maire de Chamonix,
Mesdames et Messieurs,

C’est avec un plaisir toujours renouvelé que je me rends, année après année, aux Sommets du tourisme de Chamonix, dont la direction scientifique est assurée avec l’intelligence et la compétence que chacun lui reconnaît, par notre ami Peter Keller ; nous avons eu le plaisir de voir Peter réélu, une fois de plus, il y a quelques semaines, lors de notre Assemblée générale de Beijing, Président de la Commission pour l’Europe de l’Organisation mondiale du tourisme.

C’est une joie pour moi de venir en voisin, en provenance de la vallée d’à côté, accompagnant le maire de Morzine, François Passaquin. Comme vous pouvez le noter, Madame le Secrétaire d’État –car je sais que c’est là une de vos préoccupations– en tant que modeste conseiller municipal, je suis un de ces élus locaux issus de la seconde génération récemment installée en France et, dans mon cas, accueilli chaleureusement par les Hauts savoyards !

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Mesdames et Messieurs,

Nous avons célébré le 27 septembre, la Journée mondiale du tourisme sur le thème - je cite : "le tourisme, élément moteur de la lutte contre la pauvreté, de la création d'emplois et de l'harmonie sociale".

À notre sens, le tourisme se situe au cœur du débat sur la mondialisation. En particulier, s’affirme sans cesse davantage sa contribution à l’échelle mondiale, au développement durable et à la lutte contre la pauvreté.

Je commencerai par ce dernier aspect. La réduction de la pauvreté est devenue l’un des enjeux les plus pressants de notre temps. La pauvreté ne s’analyse pas simplement comme une insuffisance de revenus ; il s’agit d’un phénomène complexe, multidimensionnel, étroitement lié à des facteurs comme le chômage, la maladie, l’analphabétisme et la mortalité infantile, parmi beaucoup d’autres. Pauvreté et problématique du développement durable sont indissociables. Ce sont les mêmes communautés, dont les membres vivent avec moins de deux dollars par jour, qui souffrent de la malnutrition, des épidémies, du manque d’eau potable, ou des pollutions industrielles, et vivent dans un environnement dégradé.

Les Nations Unies, les institutions de Bretton Woods et l’OCDE se sont fixé des objectifs précis pour réduire la pauvreté et d’encouragement au développement durable. Avec la « Déclaration du millénaire », elles ont chiffré et daté leurs engagements. Elles ont demandé aux gouvernements et aux agences de la famille des Nations Unies de conjuguer leurs efforts pour atteindre ces objectifs. Il s’avère malheureusement, comme l’Administrateur du PNUD l’a récemment souligné en présentant le Rapport sur le Développement humain, que nous accusons déjà du retard et que nous manquerons vraisemblablement notre cible. Peut-être est-ce donc le moment de réfléchir aux opportunités que nous n’avons pas su saisir et aux instruments que nous avons laissés de côté ?

L’une de ces opportunités, l'un de ces instruments, est le tourisme.

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Jusqu’à ce jour, le tourisme n’a pas occupé une place significative dans les stratégies de réduction de la pauvreté et d’encouragement au développement durable élaborées par les organismes d’aide au développement, bilatéraux comme multilatéraux, si tant est qu’il y ait jamais figuré. C’est oublier qu’il représente l’activité économique la plus importante et, sans doute, la plus diversifiée et la plus créatrice de toutes.

L’essor considérable et continu du tourisme au cours des cinquante dernières années constitue l’un des phénomènes économiques, sociaux et culturels les plus remarquables de notre époque. Le choc du 11 septembre, la vague de terrorisme, la guerre de l’Iraq et l’épidémie de SRAS ont ébranlé cette activité majeure mais, déjà, la croissance y est de retour. Le nombre d’arrivées de touristes internationaux a progressé de 25 millions en 1950, à 703 millions en 2002. Cette progression équivaut à un taux de croissance annuel moyen de 7 pour cent sur une période de 50 ans.

Les recettes générées par ces arrivées -à l’exclusion des ventes de billets d’avion et compte non tenu des recettes du tourisme interne- ont atteint 474 milliards de dollars en 2002, ce qui fait d’elles l’un des premiers postes du commerce international. Selon les années, elles représentent autant ou davantage que les exportations de pétrole et de produits pétroliers, ou celles encore, d’automobiles et de matériels annexes.

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Quels bénéfices les pays en développement, et en particulier les moins avancés, les PMA, retirent-ils du tourisme ?

Un premier élément de réponse peut être apporté : à peu d’exceptions près, ces pays disposent d’une capacité naturelle remarquable en matière touristique. La question centrale est de savoir exploiter efficacement leur potentiel pour lutter contre la pauvreté. Les premiers signes permettent de répondre que cela est possible.

Partout dans ces pays, le tourisme s’analyse comme une activité à forte intensité de main-d’œuvre, qui ouvre des débouchés croissants aux entreprises qui le composent ou qui lui fournissent leurs produits et leurs services. Les retombées sont particulièrement fortes pour l’agriculture et la pêche locales, l’artisanat ou encore l’industrie du bâtiment. Le tourisme y représente un terreau privilégié pour l’initiative privée, l’épanouissement de l’économie de marché, et la création d’emplois.

De même, on observe d’un pays à l’autre, la contribution essentielle que les recettes en devises générées par le tourisme apportent à la balance des paiements, réduisant la dette extérieure et évitant la dépendance vis-à-vis d’un seul secteur exportateur, habituellement une matière première peu valorisée et au cours fluctuant. L'initiative sur le coton présentée récemment à Cancun par quatre pays de l'Afrique de l'Ouest a souligné le caractère dramatique de ce type de vulnérabilité, dans un marché totalement mondialisé mais rendu inéquitable par des interventions publiques qui en altèrent l’équilibre.

Chacun en a conscience, le phénomène touristique s’étend désormais à la quasi totalité des pays les plus pauvres. Comme ces gaz dont la physique nous apprend qu’ils tendent, lorsque les conditions sont réunies, à occuper tout l’espace mis à leur disposition, le phénomène touristique se généralise ; il se mondialise. En 1950, les quinze premières destinations captaient 87 pour cent des arrivées de visiteurs étrangers ; en 1970, encore 75 pour cent ; en 2002, seulement 60 pour cent ; lorsque la pression se fait trop forte dans une région, la fréquentation se déplace vers une autre, voisine ou comparable : c’est ce qu’on pourrait appeler « la loi de Mariotte du tourisme », par référence à celle énoncée par le physicien français du XVIIe siècle (... et non à l’hôtelier américain Marriott) !

Peu d’endroits de la planète échappent désormais à la curiosité de ses habitants, comme s’en émerveillait déjà il y a plus d’un siècle et demi, François-René de Chateaubriand lorsqu’il notait : « il n’y a pas un coin de notre demeure qui soit actuellement ignoré ». Car l’exploration complète de la Terre n’a pas assouvi l’appétit d’investigation et d’aventure des hommes, leur envie de découvrir les mœurs de ceux qui leur ressemblent – ou ne leur ressemblent pas. En réalité, le tourisme n’est pas mort, il est né, avec la célèbre constatation de Paul Valéry : « le temps du monde fini commence ».

Nouveaux espaces ouverts à la soif de découverte des hommes, les pays en développement ont vu les arrivées de visiteurs internationaux vers leurs destinations croître plus vite que la moyenne mondiale. En dix ans, ce flux de touristes étrangers a doublé pour dépasser les 150 millions. Les mêmes pays ont également connu dans les années 1990, une progression marquée des recettes qu’ils tirent du tourisme international, qui démontre l’existence d’un avantage compétitif en leur faveur. Les économies en développement et en transition dégagent un fort excédent de leurs balances touristiques cumulées par rapport aux pays de la zone OCDE, et il y a peu de compartiments du secteur tertiaire dans ce cas.

En particulier, les recettes des pays les moins avancés ont plus que doublé en moins de dix ans. Le tourisme est devenu la principale source de devises des 49 PMA, si l’on excepte l’industrie pétrolière qui se concentre essentiellement dans trois d’entre eux. Toutes activités confondues, le tourisme compte pour plus du sixième de leurs exportations non pétrolières, dépassant très largement les recettes de leurs deuxième et troisième secteurs exportateurs (coton brut et textiles) ; il est devenu la ou l’une des principales composantes du PIB de ces pays. Un pays comme les Maldives s'extrait aujourd'hui de la liste des pays les plus pauvres, et c'est grâce au tourisme qu'il y parvient.

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Malheureusement, l’exploitation du potentiel touristique dans nombre de pays en développement apparaît encore très réduite, et ceci du fait de l’existence de divers facteurs limitatifs : manque d’infrastructures et de systèmes de communication, ou encore lacunes dans l’organisation des services publics, la maîtrise des nouvelles technologies de l’information et la qualité des ressources humaines. De même, l’insuffisante diversification de certaines économies, notamment insulaires, et la faible prise en compte des spécificités du développement touristique accroissent les « fuites » sous forme de rapatriements de bénéfices ou d’importations induites, et ne permettent pas à l’effet multiplicateur de la dépense touristique de jouer à plein. C’est l’un des mauvais côtés de la mondialisation appliquée à ce secteur.

Ces données, à la fois révélatrices et contradictoires, illustrent la place importante que le tourisme occupe déjà dans les pays de grande pauvreté, mais soulignent aussi les progrès qui restent à accomplir. Compte tenu de la rapidité à laquelle prospère l’industrie touristique dans le monde, et du potentiel qui est celui des pays en développement en général, et des PMA en particulier, tout permet de penser qu’il est possible d’améliorer fortement les résultats actuellement obtenus. C’est ce que la Conférence de Bruxelles sur les pays les moins avancés, tenue en décembre 2000, avait confirmé.

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Cependant, une telle ambition n’a de sens que si l’expansion du tourisme s’inscrit dans une logique de développement équilibré, responsable et durable. C’est le constat que nous avons formulé à Johannesburg l’année dernière où, dix ans après Rio de Janeiro et son Agenda 21, l’OMT avait obtenu de faire figurer le tourisme dans l’ordre du jour et dans le paragraphe 43 du Plan d’action adopté par le Sommet.

Faute d’être convenablement orientée et maîtrisée, la croissance inévitable du nombre de visiteurs et la mondialisation du phénomène qu’elle représente ne peuvent en effet qu’accentuer encore les traits déplaisants qui sont ceux du tourisme d’aujourd’hui, et que le Code mondial d’éthique du tourisme, adopté par l'OMT en 1999, avait dénoncés : pression insupportable sur les espaces les plus fragiles, atteintes portées à la biodiversité, besoins en eau et en énergie entrant en concurrence avec ceux des populations résidentes, congestion affectant les sites culturels et monuments les plus fréquentés, traditions locales menacées, exploitation des travailleurs déracinés de leurs villages, tourisme sexuel organisé pouvant impliquer des enfants…. On ne saurait tout justifier au nom de la libéralisation, par ailleurs éminemment souhaitable, des échanges touristiques, et de la mise en valeur de nouvelles destinations !

Il y a peu de temps, à Cancun, l'OMT a présenté à l’Organisation mondiale du commerce, une contribution liant libéralisation des échanges de services touristiques –car le tourisme est par essence un secteur de liberté– et développement solidaire ; nous avons proposé une libéralisation « à visage humain » des mouvements et échanges touristiques, liant l’élimination des obstacles –souvent non tarifaires– qui subsistent, tels que ces travel advisories, dont certains gouvernements abusent et qui pénalisent injustement nombre de destinations, au respect des communautés et des sites qui accueillent les visiteurs.

À Cancun, notre démarche a soulevé un intérêt réel mais n’a eu, sur le moment, qu'un écho limité tant étaient aiguisés les intérêts particuliers et vives les suspicions. Il est quelque peu déroutant de mesurer le temps et l'énergie consacrés aux négociations agricoles, que la Conférence n'a pas su débloquer, et le manque d'attention portée jusqu'à ce jour aux échanges touristiques, pourtant en principe couverts par l'Accord général sur le commerce des services de 1994. C'est oublier que, dans le commerce mondial, les recettes touristiques représentent davantage que les exportations de produits agricoles destinés à l'alimentation.

C’est pourquoi, j’ai présenté à nouveau cette même initiative il y a un mois à la Deuxième Commission de l’Assemblée générale des Nations Unies. La transformation que celle-ci vient de décider, de l’Organisation mondiale du tourisme en institution spécialisée des Nations Unies, nous donne une véritable chance de réussir dans cette entreprise. Le Directeur général de l’OMC m’a également confirmé la disponibilité de son Organisation pour appuyer une telle démarche.

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Mesdames et Messieurs,

Le caractère massif des échanges touristiques, leur progression constante et leur impact qui peut être dévastateur sur des sociétés fragiles, conduisent à raisonner en termes de durabilité. Notre conviction est que le développement durable représente l’horizon du tourisme mondial - non comme une entrave à sa croissance, mais, au contraire, comme la garantie de son succès dans la durée. La préservation de la qualité des sites touristiques et de la personnalité des communautés d’accueil constituent le substrat sur lequel se bâtissent, en définitive, la réussite d’une destination et l’affirmation de son image face à d’autres avec lesquelles elle se trouve en concurrence.

En particulier, l’écotourisme, le tourisme sportif et de nature, de même que le tourisme culturel permettent de répondre à la soif inextinguible de découverte et de déplacement des hommes sans que les limites de l’insupportable et de l’irrémédiable ne soient franchies. Il n’y a pas de meilleur endroit que Chamonix, Monsieur le Maire, pour le rappeler ! 2002, chacun le sait, a été l'Année internationale de l'écotourisme déclarée par les Nations Unies, dont les activités ont été coordonnées avec succès par l’OMT et le PNUE.

Activité peu polluante, le tourisme, dès lors qu’il est intelligemment développé et respecte la capacité de charge des sites, apparaît, à niveau égal de création de valeur ajoutée, bien moins destructeur pour le milieu naturel et humain que d’autres concurrentes. Par sa nature même, il fait le lien entre création de richesses, développement des échanges commerciaux internationaux, réduction des écarts de niveau de vie, et souci de l’environnement des sites où il se déploie.

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Depuis Johannesburg, l'année dernière, nous avons continué à avancer dans notre combat pour une mondialisation maîtrisée et pour un tourisme responsable et équilibré, qui profiterait d’abord aux populations des pays les plus pauvres.

L'OMT a renforcé ses liens avec les institutions financières susceptibles d’utiliser l’arme du tourisme dans la lutte contre la pauvreté et en faveur du développement durable, et ceci afin d’amplifier l’action qui est traditionnellement la sienne en qualité d’agence d’exécution du PNUD. Un accord existe déjà à cette fin entre l’OMT et la Banque mondiale. Un autre est en préparation avec la Banque interaméricaine de développement. Nous coopérons aussi avec l’Union européenne qui finance nos interventions dans la lutte contre le tourisme sexuel et l’exploitation des enfants dans l’industrie touristique des pays en développement.

Même si l'OMT n’est pas elle-même une institution financière, elle s’efforce de donner le bon exemple. Nous avons entrepris de mettre en œuvre un programme spécial d’activités en faveur de l’Afrique subsaharienne où se situent la grande majorité des pays les moins avancés. Il n’est pas acceptable que l’Afrique, compte tenu du potentiel qui est le sien, ne reçoive que 3 pour cent des arrivées de touristes internationaux et 2 pour cent des recettes, et que la moitié de ces 3 et de ces 2 pour cent soit captée par seulement trois pays du continent.

Mais l’initiative majeure en est seulement à son début.

Dans le droit fil de la Conférence de Bruxelles sur les PMA et du Sommet de Johannesburg sur le développement durable, l’OMT a signé en 2002 un accord avec une autre institution des Nations Unies, la CNUCED, pour mettre en œuvre une action dénommée ST-EP (Sustainable Development for Eliminating Poverty). La stratégie de ST-EP tend à favoriser recherche universitaire et mise au point de projets pilotes basés sur l’expérience déjà acquise dans les pays les plus défavorisés. Nous en avons présenté le contenu lors de notre Assemblée de Beijing le mois dernier, et c’est avec enthousiasme que celle-ci nous a donné son accord pour commencer à la mettre en œuvre.

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Mesdames et Messieurs,

Ainsi que je l’ai indiqué, la transformation de l’Organisation mondiale du tourisme en institution spécialisée des Nations Unies, est devenue effective avec « feu vert » donné par l’Assemblée générale des Nations Unies. Cette décision historique signale que la communauté internationale entend désormais reconnaître le tourisme comme l'une des grandes activités de notre collectivité humaine : l'agriculture, l'industrie, l'éducation et la culture, le transport, la santé… Elle constitue l’occasion pour l'OMT de réaffirmer une des missions essentielles inscrites dans ses Statuts : porter une attention particulière à la contribution du tourisme à l’économie des pays en développement. Nous voulons apporter notre pierre à la réalisation des objectifs de la Déclaration du Millénaire, à commencer par le premier d’entre eux : réduire de moitié, d’ici à 2015, la proportion de la population mondiale souffrant de la faim et de l’extrême pauvreté.

Je vous remercie.


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